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A Neuchâtel, la statue de David de Pury restera debout

Une année après la controverse sur le déboulonnage de la statue du célèbre négociant, les autorités communales neuchâteloises sortent du silence. Le monument restera en place, mais aura sa plaque explicative. La ville veut faire la lumière sur son passé colonial. Une première en Suisse

La statue de David de Pury avait été vandalisée dans la nuit du 12 au 13 juillet 2020. LAURENT GILLIERON/Keystone
La statue de David de Pury avait été vandalisée dans la nuit du 12 au 13 juillet 2020. LAURENT GILLIERON/Keystone

La statue a vacillé, mais évite la chute. David de Pury et son regard de bronze continueront de toiser la place qui porte son nom. L’été passé, Neuchâtel n’avait pas échappé au vent de révolte mondial du mouvement Black Lives Matter, déclenché par la mort de George Floyd. Associé à la traite négrière, le monument de Pury avait été vandalisé en juillet 2020. Deux pétitions avaient été déposées dans la foulée. L’une d’elles, forte de 2500 signatures, réclamait le déboulonnage pur et simple de la statue.

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Une année plus tard, la ville annonce qu’elle ne cédera pas à cette demande. Mais elle a pris les pétitionnaires au sérieux. Préférant l’éducation à l’annulation, elle prévoit un programme d’actions concernant l’ensemble des marques mémorielles dans l’espace public dès 2022. «La ville veut que toute la lumière soit faite sur son passé, y compris les zones d’ombre», assure Violaine Blétry-De Montmollin, présidente de Neuchâtel.

Des plaques pour expliquer, non idolâtrer

La ville veut parer au plus urgent. Des plaques explicatives vont fleurir au pied des nombreux monuments neuchâtelois liés à David de Pury. Ce dernier a par exemple financé l’Hôtel de Ville, dans lequel se tenait justement la conférence de presse. Une ironie toute neuchâteloise. Ces plaques explicatives reviendront en détail sur l’implication coloniale du négociant, pour ne rien occulter de l’origine de sa fortune, et ne pas se cacher derrière des hommages béats.

La ville ne veut pas se borner à la statue et au mécénat de Pury. Elle tient aussi à informer la population sur les bâtiments qui ont été propriétés d’actionnaires neuchâtelois de la traite esclavagiste. Des codes QR renverront à des informations historiques plus complètes, renouvelées au gré de l’avancée des recherches sur le sujet. Toute cette actualité sera recensée sur la page «Neuchâtel questionne son passé.»

Encourager l’enquête et l’honnêteté historiques

Conseiller communal responsable de la Culture, de l’Intégration et de la Cohésion sociale, Thomas Facchinetti explique qu’il ne veut «pas rester sur l’écume des demandes pétitionnaires, mais en comprendre les soubassements». Au-delà du sort de la statue de Pury, c’est toute la recherche historique qu’il s’agit «d’encourager et de valoriser, y compris les facettes sombres». Un partenariat avec l’Université de Neuchâtel est prévu pour «approfondir nos connaissances sur l’implication esclavagiste de la ville», annonce l’élu socialiste. De son côté, le Musée d’art et d’histoire intégrera une nouvelle section à son exposition permanente en janvier 2022: il y documentera le rôle neuchâtelois dans le commerce triangulaire.

Le débat ne se cantonnera pas aux musées et auditoires universitaires. En ville, les écoliers et le grand public auront bientôt l’occasion de suivre un parcours pédagogique multimédia, intitulé «Neuchâtel, passé colonial». Ce projet concentre la plus grosse somme investie par la ville dans sa politique de transparence patrimoniale: 137 000 francs. Autre pas vers une acceptation de son histoire: la ville propose de rejoindre l’Eccar, une coalition européenne regroupant plus de 500 villes engagées dans l’amélioration de leurs politiques de lutte contre le racisme.

Les pétitionnaires satisfaits

A l’origine du débat, qu’en pensent les pétitionnaires? Leurs revendications étaient différentes. Leur réseau aussi. Profitant de l’internationalité du mouvement Black Lives Matter, le Collectif pour la Mémoire avait réussi à mobiliser des signataires outre-Atlantique. Il demandait le remplacement de la statue par un hommage aux victimes de la traite négrière.

Plus modeste, tant dans ses propos que dans son effectif (quelque 200 signatures), la pétition «Pour un respect de notre histoire» reposait essentiellement sur des soutiens de la région. C’est elle qui proposait l’installation d’une plaque explicative. Son représentant, Philippe Haeberli, se dit satisfait de la démarche de la ville: «Un retrait pur et simple de la statue aurait procuré un effet d’annonce, mais serait vite tombé dans les oubliettes de l’histoire.» En faisant le pari de la contextualisation, Neuchâtel pourrait rendre son effort visible à long terme, et surtout «favoriser la cohésion sociale».

«Neuchâtel montre l’exemple à d’autres villes suisses»

Pour le Collectif de la Mémoire, l’objectif initial n’est certes pas atteint, mais les actions promises par la ville constituent «un bon pas en avant». Son porte-parole, Faysal Mohamad Mah, ne cache pas «qu’au vu des violentes oppositions de l’année passée, nous sommes arrivés au maximum du politiquement possible».

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Le jeune afro-descendant du Locle apprécie les mesures neuchâteloises à leur juste valeur. Si elles «ne représentent pas une finalité», elles ont l’avantage de «montrer la voie à d’autres villes suisses». Car il ne suffirait pas de condamner le racisme, mais d’aller l’arracher à la racine. «Eduquer les jeunes, c’est bien. Mais il faut également éduquer les éduquants.» Trop souvent, les personnes chargées de trouver des solutions antiracistes ne seraient «ni les plus concernées ni les plus informées».