En Suisse, on a rarement vu une filière aussi étendue. L'un des deux protagonistes arrêtés au Locle le 3 décembre dernier est passé aux aveux. Il a fait venir plus de 250 travailleurs clandestins polonais sur une période de deux ans. D'après L'Express de vendredi, la filière de travailleurs au noir partait du Locle, lieu où résidaient les deux prévenus. Le premier est d'origine polonaise et possède la nationalité suisse. Quant au second, il se trouve en situation illégale en Suisse. Les deux hommes sont notamment inculpés d'extorsion, d'usure et de participation à une organisation criminelle.

«Cette affaire touche les cantons de Neuchâtel, de Fribourg, de Vaud, du Valais, du Jura et de Genève. Les clandestins ont en majorité travaillé dans les trois premiers cantons, mais la filière possède aussi des ramifications à Berne, à Zurich et à Lucerne. Il se peut que d'autres cantons alémaniques soient également concernés», relève Nicolas Feuz, juge d'instruction en charge du dossier. Secteurs concernés: l'agriculture, la viticulture, l'hôtellerie, la restauration et, dans une moindre mesure, le travail domestique.

L'enquête a débuté au mois de mars 2003. «Les informations nous sont venues de divers canaux, mais nous avons eu une confirmation par des employeurs. Ces derniers ont alerté les services de police neuchâtelois pour mettre en lumière certaines pratiques auxquelles des membres de la filière ont eu recours, comme le racket et les menaces. L'enquête en cours permettra de connaître le rôle exact des deux prévenus», explique le juge d'instruction.

Le parcours des travailleurs clandestins polonais était complexe. Recrutés dans leur pays, ils étaient accueillis à Berne ou à Lausanne par un des deux hommes. Pour obtenir un emploi, les travailleurs polonais devaient s'acquitter de 1200 francs suisses, soit leur premier salaire. Au total, les prévenus auraient ainsi touché un minimum de 300 000 francs suisses. Quant à ceux qui les recrutaient en Pologne, les clandestins devaient aussi leur verser une commission de plusieurs centaines de francs. Une obligation pour les travailleurs au noir, afin d'éviter à leur famille de se retrouver à la merci des «mafieux».

A Neuchâtel, la filière n'était pas officiellement connue. «Je tombe des nues, j'ai appris cette affaire par la presse. Dans le canton, seules deux personnes sont mandatées pour des contrôles, mais elles ne nous transmettent pas leurs rapports», déplore Charles-Edmond Guinand, président de GastroNeuchâtel.

Même méconnaissance de l'affaire du côté des milieux économiques. «Cette filière n'était pas connue. Il existe certes des travailleurs au gris (ndlr: les employeurs prennent en charge les assurances sociales) de l'Europe de l'Est durant la période des vendanges, mais le problème des clandestins reste marginal dans l'agriculture neuchâteloise. Je reste persuadé que les deux Polonais inculpés n'étaient pas en contact direct avec les agriculteurs», soutient Laurent Favre, directeur de la Chambre neuchâteloise d'agriculture et de viticulture. Marginal, certes, mais dans certains milieux, des bourses d'emploi particulières existent. Rencontres informelles entre employeurs et travailleurs clandestins, elles permettent aux premiers de choisir la main-d'œuvre dont ils ont besoin.

Du côté de Jean Fattebert, agriculteur et conseiller national UDC qui avait été lui-même au cœur d'une polémique pour avoir employé des travailleurs au noir, «cette affaire n'est pas étonnante. Il est facile de créer une filière de travailleurs clandestins en Suisse. Il y a pénurie de main-d'œuvre bon marché dans l'agriculture. Le système des stages de courte durée est limité par rapport aux besoins réels. Je me suis battu pour que ces travailleurs disposent d'un statut, mais ma motion a été écartée. Il ne faut pas s'étonner que des travailleurs de l'Est trouvent leur compte ici. Avec deux mois de salaire en Suisse, ils peuvent vivre bien une année chez eux.»

Quant au milieu syndical, il n'est pas avare de critiques concernant le système des stages. «Ce qu'on voyait arriver avec les stages dans l'agriculture s'est produit. Pour assouplir la politique restrictive concernant l'emploi des travailleurs de l'Est, on accueille des stagiaires durant six mois. Si nécessaire, leur séjour peut être prolongé. Il s'agit d'une forme de réintroduction des saisonniers agricoles. Ce système est hypocrite. D'un côté, on renvoie des travailleurs agricoles de l'ex-Yougoslavie qui habitent la Suisse depuis plusieurs années. De l'autre, on fait venir des stagiaires des pays de l'Est que l'on paye mal», déplore Aldo Ferrari, secrétaire régional vaudois du syndicat SIB-Unia. Une réalité mise en lumière dans cette affaire, car certains employeurs ont obtenu des permis de stagiaires sur la base de faux certificats d'écoles d'agriculture polonaises. Le hic: ces permis ont été délivrés par Agroimpuls, organe rattaché à l'Union suisse des paysans.