La neutralité sert-elle encore à quelque chose ? Peut-on la bazarder ? Rien que poser la question, dans un pays où 96% de la population se dit « attachée à la neutralité », peut faire craindre à l’insolent le prochain charter. Or, «dans le contexte international de l’après Guerre froide, on peut avancer que [la neutralité] n’a quasiment plus servi à rien », affirme René Schwok dans son dernier ouvrage sur la politique extérieure de la Suisse*.

La neutralité fait consubstantiellement partie de l’identité suisse, notait déjà, en 1989, l’ancien secrétaire d’Etat Edouard Brunner. « Malgré les faits indiquant le contraire, l’indépendance et la neutralité sont devenues, pour une grande partie des Suisses, l’essence même de l’Etat fédéral », écrivait ce grand diplomate. Or, constate en 2012 René Schwok, « les Suisses demeurent aujourd’hui paradoxalement plus attachés à la neutralité qu’au cours de la deuxième moitié du 20e siècle ». Et la définition de la neutralité reste bien plus rigide que dans tout autre pays, même si la Suisse a rarement eu une position aussi rassurante au coeur d’une Europe pacifiée.

Il n’en a pas toujours été ainsi. La Diète avait refusé en 1848 d’inscrire la neutralité dans les buts de la Constitution fédérale, car il ne fallait pas perdre de vue l’hypothèse qu’un jour «il ne faudrait pas abandonner la neutralité dans l’intérêt de sa propre indépendance». A cette époque, la neutralité était encore considérée comme un moyen de préserver la souveraineté d’un petit pays et non comme une composante intouchable de l’identité.

Le fait que la Suisse ait échappé aux morts et aux destructions de la Deuxième Guerre mondiale avait été attribué « à un miracle », au miracle de la neutralité, s’il faut en croire le commentaire final du film réalisé en 1989 pour le 50e anniversaire de la Mob de 1939. Ainsi la neutralité a-t-elle été sacralisée dans l’imaginaire helvétique. C’est une explication si commode pour justifier que la Suisse continue « de faire territoire à part ».

Il y a donc quelque chose de salutaire dans la démarche de René Schwok de retrouver la réalité des faits. Car, constate-t-il, depuis la chute du Mur de Berlin, l’utilité de la neutralité s’est estompée. La fonction de protection du territoire a perdu sa raison d’être avec la pacification de l’Europe et la création de l’UE. La fonction de service, permettant au pays neutre de mettre à disposition ses capacités de médiateur ou d’hôte n’est plus déterminante. Un pays comme la Norvège exerce sans doute autant voire davantage ce rôle que la Suisse au Proche-Orient, à Haïti, en Colombie, en Indonésie. Même si la Suisse a eu des succès en Géorgie, entre la Turquie et l’Arménie. De plus, la Suisse applique depuis les années 1990 les sanctions économiques de l’ONU et participe aux opérations de maintien de la paix.

Il reste une dimension que n’évoque pas René Schwok, c’est la composante idéaliste de la neutralité sur laquelle concluaient Laurent Goetschel et consorts en 2004.** L’idée que le recours à la guerre n’est pas un moyen de résoudre les conflits. Or, même la résolution pacifique des conflits n’est pas le monopole de la neutralité.

*René Schwok, « Politique extérieure de la Suisse après la guerre froide », collection Le Savoir suisse, Presses polytechniques et universitaires romandes.

** Laurent Goetschel, Magdalena Bernarth, Daniel Schwarz, « Politique extérieure suisse, fondaments et possibilités », collection Hic & Nunc, Editions Payot Lausanne.