La neutralité dès Marignan? «Une fiction»

Polémique La neutralité n’est pas née à Marignan

L’historien lausannois Roberto Biolzi explique pourquoi

La bataille s’est déroulée il y a cinq cents ans exactement, les 13 et 14 septembre 1515. Elle a longtemps été présentée comme l’origine de la neutralité. Cette conception n’a plus cours. L’historien Roberto Biolzi, chargé de cours à l’Université de Lausanne, spécialiste de l’histoire militaire de la fin du Moyen Age, explique pourquoi.

Le Temps: Le 500e anniversaire de la bataille de Marignan aura surtout été l’occasion d’une polémique sur les origines de la neutralité suisse. Est-ce ou non défendable de la faire remonter à 1515?

Roberto Biolzi: C’est un anachronisme. La neutralité a été rattachée à Marignan bien après. Les premiers à le faire ont été des juristes du XVIIIe siècle théorisant le droit de la neutralité. L’historiographie a suivi, surtout au XIXe siècle et au début du XXe. Les conservateurs d’aujourd’hui ne font en fait que perpétuer ce qu’écrivaient les historiens d’il y a un siècle: la neutralité serait née de ce qu’on appelait «la leçon de Marignan»: méditant leur défaite, les Suisses auraient compris qu’ils s’étaient égarés dans une politique de conquêtes et que leur vocation profonde consistait à rester sagement à l’intérieur de leurs frontières. Cette historiographie, aujourd’hui dépassée, souvent écrite par des militaires, était typique de «l’histoire-batailles».

– La leçon de Marignan est donc fictive?

– Oui. Marignan débouche d’abord sur l’entrée des cantons suisses dans une alliance avec la France qui va durer jusqu’en 1792, soit pendant près de trois siècles, et marquera profondément la politique étrangère de la Confédération pendant tout ce temps. Une alliance de ce type, qui prévoit la fourniture d’importants contingents militaires, n’a rien de «neutre» au sens où nous l’entendons aujourd’hui. D’ailleurs, Marignan ne marque pas réellement la fin de toute politique de conquête des Confédérés, qui vont poursuivre leur engagement dans les guerres d’Italie dans les années qui suivent. On les retrouve, cette fois, bien sûr aux côtés des Français, à la bataille de La Bicocca (1522) et à celle de Pavie (1525). Les deux fois, ils sont battus, et on peut dire que c’est après Pavie que les Suisses renoncent à leurs ambitions en Italie du Nord. Mais si la France avait gagné? Milan, qui était un protectorat des cantons à la veille de la bataille, serait peut-être devenue suisse. A l’époque, le terme même de neutralité n’a d’ailleurs pas de sens. Les guerres sont perçues comme justes ou au contraire injustes. De plus, la «Suisse» de l’époque, c’est une alliance d’entités politiques hétérogènes qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’elle deviendra plus tard, en particulier à compter du XIXe. Et qui ne comprend pas l’essentiel de ce qui sera plus tard la Suisse romande.

– En fait de politique de conquête, Berne, une vingtaine d’années plus tard, continue à vouloir s’agrandir et s’empare du Pays de Vaud…

– C’est vrai que Berne conserve, même après Marignan, une politique agressive d’expansion. Mais les Bernois n’ont pas eu à livrer bataille pour prendre le Pays de Vaud. Ils ont profité de la grande faiblesse de la maison de Savoie à cette époque. Cela dit, Berne, avec Fribourg et Soleure, faisait partie des cantons qui se sont arrangés avec les Français juste avant Marignan, et dont les troupes ont plié bagage sans combattre, ce qui a évidemment affaibli le reste des bataillons suisses.

– C’est pour cela que les Suisses ont été battus?

– Il y a plusieurs raisons. L’infériorité numérique, bien sûr, qui a été aggravée par l’arrivée des Vénitiens venus en renfort des troupes de François Ier au second jour de la bataille, ce que les historiens français minimisent systématiquement. Il y a aussi, on a tendance à l’oublier, un manque de discipline chez les Suisses. Il n’y avait pas de structure unifiée de commandement. Les différentes troupes avaient tendance à se comporter de manière indépendante les unes des autres. Mais Marignan marque plus fondamentalement la fin de la suprématie d’une technique de combat dans laquelle les Suisses excellaient, mais qui allait être dépassée par le développement des armes à feu et de l’artillerie.

– Laquelle?

– Le «carré suisse». Aux chevaliers lourdement équipés des armées adverses, les Suisses opposaient des formations compactes de fantassins évoluant en rangs serrés, un peu à la manière des phalanges spartiates. Ils portaient des piques de 4 à 5 mètres de longueur, ce qui est immense, maniées souvent à deux voire plantées dans le sol pour résister aux charges des cavaliers ennemis. Une fois le combat engagé, ils ouvraient leurs rangs pour laisser monter les porteurs de hallebardes, plus courtes, faites pour tuer l’adversaire au corps à corps. Avec cette méthode novatrice et très efficace, les Suisses s’étaient acquis, notamment dans les guerres de Bourgogne, une réputation d’invincibilité en Europe. Ils étaient réellement craints. C’étaient des tueurs. Des sources médiévales les décrivent «féroces comme des bêtes». Dans Le Prince, Machiavel note que les rois de France ont «avili leur propre milice qui, accoutumée à combattre à côté des Suisses, ne croit pas pouvoir vaincre sans eux; en sorte que les Français n’osent ni se mesurer avec les Suisses, ni faire la guerre sans eux.»

– A Marignan, ils n’ont pas d’armes à feu?

– Si, des arquebuses, mais peu, et quelques pièces d’artillerie seulement, rien à voir avec les nombreux canons des Français. Il faudra quand même deux jours de combats extrêmement violents pour venir à bout des Suisses. Ce fut un carnage.

– Dans quelles proportions?

– On peut évaluer à quelque 8000 le nombre de Suisses tués en deux jours. C’est énorme. Cela représente à peu près 1% de la population totale des cantons de l’époque.

– Le carré suisse est-il définitivement vaincu à Marignan?

– Les Suisses avaient encore battu les Français à Novare en 1513, toujours avec la même technique de combat, mais après, ils ne gagnent plus. A La Bicocca comme à Pavie, ils sont chaque fois vaincus. La guerre évoluait, les Suisses n’ont pas suivi le mouvement, ils n’en avaient plus les moyens.

On peut faire l’hypothèse que c’est pour cela qu’ils n’ont pas poursuivi leur politique de conquête. Pas parce qu’ils voulaient rester neutres.