Santé

«Il n’existe pas de preuves d’un lien entre une exposition aux ondes électromagnétiques et des symptômes»

Un tribunal français a reconnu l’existence d’un handicap lié à l’hypersensibilité aux ondes, comme celles des téléphones ou des réseaux électroniques. L’avis d’Isabelle Rossi, médecin cantonal adjointe du canton de Vaud, pour qui il ne faut néanmoins «pas nier la souffrance» attribuée aux ondes

Pour la première fois, la justice française a reconnu le fait que l’exposition aux ondes électromagnétiques peut causer un handicap. Mardi, l’association française militante Robin des toits a rendu public un jugement du tribunal de Toulouse, lequel a jugé que la plaignante, qui demandait une aide publique, souffre d’un syndrome dont «la description des signes cliniques est irréfutable», et qu’il peut être lié aux ondes des téléphones, wi-fi et autres. Il y a «handicap grave». Les activistes se sont empressés de mettre en valeur cette décision de justice inédite.

En Suisse romande, au sein de l’Association romande alerte, militante en ce domaine, on signale qu’un tel jugement pourrait «motiver les membres», même si l’organisation reste modeste, à 80 membres.

Médecin cantonal adjointe pour le canton de Vaud, Isabelle Rossi a souvent abordé ces questions. Son analyse.

Le Temps: Comment définit-on l’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques?

Isabelle Rossi: L’hypersensibilité aux champs électromagnétiques est un phénomène dont l’existence est reconnue et mesurée dans le cadre de plusieurs études au niveau international. Il fait l’objet d’une définition qui varie sensiblement en fonction de la source, par exemple divers symptômes non spécifiques qu’un individu attribue à l’exposition aux champs électromagnétiques, les CEM. La définition employée dans le rapport établi par L’institut suisse de médecine tropicale et de santé publique de Bâle sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement est la suivante: «Les personnes dont la santé et le bien-être sont affectés au quotidien et qui attribuent ces troubles aux champs électromagnétiques sont qualifiées d’hypersensibles.»

– Le lien est-il établi?

– A l’heure actuelle, les résultats des études systématiques portant sur les études expérimentales et épidémiologiques concluent qu’il n’y a pas d’éléments en faveur d’une relation de cause à effet entre l’exposition aux CEM et le développement de symptômes, ou autres réactions physiologiques ou cognitives. Il n’existe donc à l’heure actuelle pas de preuves scientifiques en faveur d’un lien de cause à effet entre une exposition aux CEM et la survenue de symptômes non spécifiques. Par contre, nous avons nettement moins d’études sur les effets à long terme d’une exposition aux CEM sur la santé. Ces études ne laissent pas entendre l’existence d’un lien de cause à effet. Ce qui cependant ne permet pas de conclure à l’absence d’effet.

– Recevez-vous régulièrement des plaintes de gens disant souffrir des ondes?

Oui, nous sommes approchés par des personnes qui pensent souffrir de ce type de troubles. J’ai été amenée à me pencher sur le sujet en raison de plaintes à ce sujet. On ne peut pas nier cette souffrance, et on ne peut pas exclure la cause présumée, les ondes en particulier, lors d’une exposition à long terme. Le problème est que la relation de cause à effet n’a pas été démontrée à ce jour. C’est toute la distinction entre un risque, qui est une probabilité, et un danger, qui demeure une hypothèse. Cette nuance génère des conflits entre les scientifiques et des citoyens, car ceux-ci pensent en termes de danger: c’est-à-dire, le risque qu’il y ait un risque.

– Pensez-vous que la reconnaissance judiciaire française puisse faire boule de neige ici?

– Je n’en suis pas sûre. Il existe plusieurs facteurs qui contribuent à la construction sociale de problèmes en santé publique. La France a vécu de nombreuses crises sanitaires qui l’ont amenée à revoir sa gouvernance en matière de risques sanitaires en créant notamment des centres d’expertise en la matière. Les mouvements citoyens sont aussi moins développés ici. D’autre part, en Suisse, en ce qui concerne les rayonnements non ionisants et en comparaison avec d’autres pays, le droit de l’environnement est relativement sévère. La Suisse a par exemple édicté des valeurs limites d’installation, qui sont destinées à la prévention de risques inconnus sur la base du principe de précaution.

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