Le Parti libéral genevois refuse de prendre la mesure de la nouvelle crise qu'il traverse (LT du 7.11.2006). Le bureau directeur a pris acte, lundi soir, de la démission de l'ex-président Serge Bednarczyk après trente-six jours de règne. Lors de la séance, un seul homme a tenté un exercice d'autocritique: l'ancien conseiller d'Etat Claude Haegi, qui avait lui-même été à l'origine d'une secousse en 1997. A l'époque, les libéraux l'avaient empêché de briguer un troisième mandat, lui préférant la candidature de Michel Balestra. Cette stratégie n'avait pas payé: la formation avait perdu un siège. Aujourd'hui, Claude Haegi est inquiet pour l'avenir du Parti libéral dans lequel il n'a jamais cessé de s'engager. A la veille des élections municipales genevoises, puis fédérales de 2007, l'ancien ministre genevois livre un diagnostic sévère, mais nécessaire, pour que le parti parvienne à surmonter la crise.

Le Temps: Lors de la séance du bureau directeur de lundi, vous avez été le seul à tenter un exercice d'autocritique constructif. Mais vous n'avez pas été écouté par vos collègues...

Claude Haegi: La discussion a évolué dans un climat de banalisation des événements pour se tourner immédiatement vers l'avenir. On ne pense pas qu'il soit nécessaire d'analyser les raisons de nos échecs et de notre culpabilité. Je crois que c'était une profonde erreur. Quand on parle aujourd'hui de non-événement, on fait la démonstration d'une coupure avec la cité.

- Au-delà du conflit qui a opposé l'ex-président Serge Bednarczyk à l'ancien chef de file Olivier Jornot, comment expliquer cette démission?

- A partir du moment où Serge Bednarczyk a été élu président, il concevait mal que des décisions soient prises ailleurs que dans les structures du parti et qu'il ait à les subir. Il a été déçu et ne s'est pas senti soutenu. Le «club du lundi», dont ont parlé les deux présidents démissionnaires, n'est pas de nature à créer un climat de confiance. Ces réunions ne sont pas saines.

- Certains libéraux nient fermement que le parti va mal...

- C'est une évidence que le parti vit une crise, et nous subissons à ce sujet de multiples sarcasmes. Maintenant il s'agit d'analyser ce qui nous a conduits dans cette situation. On parle de la loi des séries, mais celle-ci commence à être un peu longue: on ne peut pas évacuer le problème en affirmant que le dernier président était sans expérience, que l'avant-dernier était trop jeune, et ainsi de suite. Ces personnes n'ont quand même pas fait de coup d'Etat! Elles ont été élues par l'assemblée générale. Plusieurs personnes ont été méprisées après avoir été portées aux nues. Pourtant, si quelqu'un s'est trompé, c'est nous tous. Lorsqu'on refuse de se livrer à l'exercice d'autocritique, on commet une erreur de gestion. Cessons de marteler que nous sommes le premier parti du canton. Il vaudrait même mieux être plus humble, car en tant que plus importante formation à Genève, nos droits à l'erreur sont encore moins grands. Nos alliés politiques nous reprochent constamment notre arrogance. Il faut en tenir compte.

- Comment voyez-vous l'avenir du parti sans Serge Bednarczyk?

- Nous avons perdu une personnalité de qualité. Il a été élu sur un programme, basé sur la prise en compte de l'économie, de l'environnement et du social. Je me suis réjoui que Serge Bednarczyk ait été applaudi quand il a parlé de la responsabilité sociale de l'entreprise. Et de l'importance du partenariat avec l'Entente bourgeoise. Mais est-ce que tous ceux qui l'acclamaient étaient vraiment convaincus? Ou bien l'a-t-on d'abord considéré comme le sauveur du parti? Nous arrivons à l'heure de vérité. Serge Bednarczyk nous a laissé un héritage de pensée libérale moderne. Nous n'avons aucune raison de nous en éloigner.

- Les élections municipales de 2007 sont proches. Etes-vous préoccupé?

- Je suis inquiet. Lundi soir, j'ai dit à mes collègues que si ces élections avaient lieu maintenant, nous n'aurions plus de conseiller administratif à l'exécutif de la Ville de Genève. Je sais que ça dérange mais il faut être réaliste. A l'heure qu'il est, les conditions ne sont pas réunies pour que le peuple élise notre candidate Nathalie Fontanet. J'espère qu'au printemps, la situation aura changé grâce au programme que nous présenterons.

- Que faire pour remonter la pente?

- Il faut se mettre au travail en élaborant un projet pour l'ensemble des communes de notre canton. A six mois des élections, nous devons, par exemple, faire une proposition précise concernant la situation institutionnelle de la Ville de Genève et la répartition des tâches entre canton et communes. Ce sujet me semble plus important que les pavillons de la Rade. Avec la nouvelle équipe du parti, nous parviendrons à redresser la situation.

- En 2007 ont aussi lieu les élections fédérales...

- Pendant cette législature, les libéraux ont pu siéger en commission parce que les radicaux leur ont permis de rejoindre leur groupe. Sans cela, ils n'auraient été que des potiches à Berne. A la veille des élections fédérales, je ne peux pas imaginer qu'on puisse émettre un doute quant à la poursuite de cette relation, du moment que l'on s'entend sur les valeurs. On ne peut pas s'allier quand ça nous arrange, et être indépendant quand on n'a plus besoin des autres. C'est pour cela que je suis favorable à une alliance au niveau national. Tout seuls, les libéraux n'ont pas de poids dans le pays.