Enquête 

Nicolas Blancho et ses sbires assurent vouloir s'imposer comme «médiateurs»

Les responsables du Conseil central islamique de Suisse se donnent pour mission d'intervenir lors de cas litigieux, pour défendre le port du voile ou le fait de ne pas serrer la main à une enseignante. Reportage

Le public est scindé en deux: à gauche, les hommes, à droite, les femmes. Sur scène, Nicolas Blancho scande: «Qui craignez-vous?». «Allah», répondent en coeur les voix masculines. «Qui est celui qui vous protège. La Maison Blanche? Non. Le Conseil fédéral? Non. Les médias ou les politiques? Non. C’est Allah». Le Conseil central islamique a donné rendez-vous à ses fans dimanche 1er mai dans un centre de conférence au nord de Zurich pour son rassemblement «Islam Salam, United in Peace».

Quelque 500 personnes ont répondu à l’appel. Des jeunes, des familles, des hommes portant de longues barbes, d’autres rasés et en blouson de cuir. La quasi totalité des femmes sont voilées, quelques-unes portent le niqab. Le groupe de Nicolas Blancho attire des musulmans de toutes les origines, mais surtout des adeptes d’une pratique rigoriste de l’islam.

L'Etat islamique, «cancer de l'islam»

Lorsque Nicolas Blancho prend la parole, il est davantage question de politique que de religion. Condamnation de l’Etat islamique, ce «cancer de l’islam», comme le qualifie le président du CCIS. Critique de l’Occident et appel à s’unir contre l’islamophobie: «On vous traite de radical? Restez cool, dit-il. Car si radical veut dire suivre les préceptes du Coran, alors vous êtes sur la bonne voie. Comme les noirs qu’on appelait «nigger», peut-être qu’un jour nous nous appellerons nous-même «radikko»». Le président fait mouche. Une vague de rire parcourt le public, qui applaudit.

Lorsqu’il n’occupe pas l’espace public en faisant des discours, le Biennois tente de se profiler en avocat des musulmans de Suisse. «Il s’engage vraiment pour les musulmans. Il parle suisse allemand, il est Suisse. C’est important que notre voix des soit portée par quelqu’un qui comprenne le système», dit Amina, Somalienne, venue de Lucerne. Comme elle, d’autres jeunes musulmans qui ont grandi en Suisse ou se sont convertis, pensent trouver dans le CCIS un allié pour défendre leurs intérêts.

Une forte médiatisation

Cette réputation, Nicolas Blancho l’a acquise à force d’interventionnisme médiatisé. Dès qu’un litige se présente entre un musulman et les autorités, son organisation court au front pour jouer au médiateur. Comme à St-Magrethen (SG), lorsqu’un père de famille, Emir Tahirovic, décide de retirer sa fillette de 12 ans de l’école suite à l’introduction d’un nouveau règlement interdisant le foulard.

Le cas a été porté jusque devant le Tribunal fédéral, où la famille de Bosnie-Herzégovine obtiendra finalement gain de cause. Le CCIS s’est occupé de toutes les étapes de la procédure. Il a aussi pris en charge l’ensemble des frais. Aujourd’hui, Emir Tahirovic, contacté par mail, affirme que «le CCIS est la seule organisation islamique qui dit ouvertement ce qu’est l’islam. Ce sera bientôt clair pour tous les musulmans de Suisse», pense-t-il.

Eloge de la «normativité islamique»

Non-mixité des cours de natation, voile intégral, création d'une école maternelle islamique privée, le CCIS défend l’application la plus stricte de ce qu’il considère comme la «normativité islamique». En réalité, cette posture s’éloigne de la réalité de la plupart des musulmans en Suisse, modérés voir séculiers, et seule une minorité d’entre eux font appel à ses services.

Mais pour eux, le CCIS est prêt à dépenser des sommes conséquentes en frais de justice. La défense d’une famille, comme à St-Magrethen, peut coûter «plusieurs dizaines de millier de francs», souligne Nicolas Blancho. La publicité, elle, n’a pas de prix: aujourd’hui encore, tout le monde se souvient de l’acharnement du CCIS à défendre le port du voile à l’école.

L'affaire du refus de la poignée de main

Dernière affaire en date, qui a pris une ampleur nationale, celle du refus de la poignée de mains, à Therwil. Là encore, le CCIS était dans les coulisses, dès le début. L’école secondaire de ce village de Bâle-Campagne a accepté de dispenser deux adolescents de serrer la main de leur enseignante. Au cours de la négociation entre la direction et les élèves, ce ne sont pas les parents, mais une membre du CCIS, Janina Rashidi, qui a représenté les garçons. Cette Allemande de 26 ans, convertie à l’islam, vit en Suisse depuis plusieurs années. Elle affirme avoir joué le rôle de médiatrice «à la demande de la famille».

Le groupe de Nicolas Blancho considère cette médiation comme une réussite. Il ne s’est pas soucié des motivations qui ont poussé deux adolescents à vouloir soudain suivre à la lettre une interprétation de leur religion glanée sur internet. L’un d’entre eux ne cache pas une certaine fascination pour le groupe Etat islamique. Sur son mur Facebook, il a posté des vidéos de combattants portant le drapeau noir de l’organisation terroriste.

A côté ce ces affaires très médiatisées, le CCIS est intervenu dans plusieurs litiges passés inaperçus du grand public. Près de vingt-cinq depuis début 2015, dont une demi-douzaine concernent des personnes licenciées de leur travail parce qu’elles ont décidé de porter le foulard. «On tente d’obtenir un maximum de dédommagement», explique Nicolas Blancho. Prochain combat: l’initiative contre le voile à l’école en Valais.


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