Portrait

Nicolas Jutzet, jeune effronté de la politique suisse

Le vibrionnant PLR neuchâtelois s’est fait connaître en menant la campagne romande de «No Billag». Son sourire volontairement narquois cache un parcours atypique, entre libéralisme et écologie

A peine attablé, il commande un thé vert. Nicolas Jutzet est un grand amateur de thé. «Je ne bois jamais de café», se sent-il obligé de préciser. Le Neuchâtelois de 24 ans préfère éviter la caféine, lui qui cherche depuis l’enfance à canaliser une énergie trop débordante. Le grand public a découvert ce vibrionnant politicien au sourire volontairement narquois lors de l’initiative «No Billag». Le PLR officiait en tant que coordinateur de la campagne en Suisse romande, incarnant une forme de jeunesse libertarienne, même s’il n’apprécie pas le terme, qu’il juge trop connoté à gauche.

«La télévision de papa, c’est fini!»

Les débats autour de l’initiative, finalement rejetée le 4 mars 2018 par 71,6% des votants, furent émotionnels, âpres, parfois violents. Demandant la suppression de la redevance TV-radio, le texte remettait en cause l’idée même de médias publics. Nicolas Jutzet, lui, a défendu ses convictions libérales de manière effrontée, usant et abusant de son gimmick favori: «La télévision de papa, c’est fini.» Certaines réactions furent virulentes. Le jeune homme a été insulté dans la rue ou dans le train. «On m’a même traité de nazi…», se souvient-il. Qu’importe. Il assume d’avoir joué le rôle d’aiguillon.

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«Une seule chose m’a blessé, corrige-t-il néanmoins. Dans un article, on m’a dépeint de manière caricaturale comme un héritier, né avec une cuillère d’argent dans la bouche. C’est tout sauf la vérité.» La trajectoire du nouveau vice-président des Jeunes PLR Suisse, étudiant en économie et en management à la très cotée Université de Saint-Gall, n’en demeure pas moins inattendue.

Deuxième d’une fratrie de quatre enfants, Nicolas Jutzet a grandi dans une ferme à Chambrelien, hameau de la commune de Rochefort, connu pour sa gare en cul-de-sac sur la ligne Neuchâtel-La Chaux-de-Fonds. Originaires de Suisse alémanique, ses parents, spécialistes de semences, ont été des pionniers de l’agriculture biologique, à une époque où elle suscitait avant tout moqueries et défiance.

Une enfance en mode «alternatif»

«Nous vivions en communauté, à plusieurs familles, sur le mode de l’économie circulaire, ajoute le Neuchâtelois. Nous mangions principalement ce qui avait été produit sur l’exploitation.» A travers cette enfance qu’il qualifie d'«alternative», il s’est forgé une conviction écologique. Sensible à la souffrance animale, il est devenu un «végétarien absolu». Et n’a pas voulu passer son permis de conduire. Il est de ceux qui souhaitent que son parti s’engage davantage sur ces thématiques environnementales.

Son attachement à la nature est fort. Ses parents ne voulant pas de télévision, le jeune garçon a passé son temps libre à jouer dans la forêt et à travailler la terre. Les soirées, il les consacrait à lire. Il aimait s’identifier au Petit Nicolas, le héros de Sempé et Goscinny. «Comme lui, j’étais de petite taille, mais je crois que j’étais beaucoup plus turbulent», rigole Nicolas Jutzet, qui compatit aujourd’hui au calvaire qu’il a fait subir à ses instituteurs. A 15 ans, après une scolarité obligatoire agitée, il commence un apprentissage d’employé de commerce à l’éco-hôtel de L’Aubier, à Rochefort.

Liberté économique et liberté sociale

«Travailler m’a calmé», dit-il. C’est aussi à cette période qu’il commence à s’intéresser à la politique. Il s’oriente vers le PLR. Un choix à première vue étonnant compte tenu de son parcours. Il ne le voit pas ainsi. «Les valeurs d’engagement personnel et de responsabilité individuelle sont essentielles pour moi. Dans la communauté où j’ai été élevé, c’est comme dans la société, chacun doit faire sa part, sinon cela ne fonctionne pas.» Le jeune homme met surtout en avant la notion de liberté, tant économique que sociétale – il est favorable par exemple au mariage pour tous et à la légalisation du cannabis.

Dans son idéal, la liberté implique cependant des obligations, notamment environnementales. Il est un partisan du principe du pollueur-payeur: «Un des deux Prix Nobel d’économie 2018, William Nordhaus, est celui qui a modélisé la taxe carbone.» Passionné par les questions économiques, Nicolas Jutzet a effectué plusieurs passerelles pour arriver à intégrer Saint-Gall. Il aimerait terminer ses études à Zurich, où enseigne Ernst Fehr, économiste comportemental de renom que la Neue Zürcher Zeitung vient de désigner comme l’économiste le plus influent de Suisse.

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Il siège aussi depuis 2016 au Conseil général de sa commune. Cet automne, il sera candidat au National sur la liste jeunes du PLR neuchâtelois et aimerait siéger au Grand Conseil. Attaché à la notion de milice, il voit son engagement politique en complément d’une carrière professionnelle. «Et pour être sincère, travailler pour la Banque nationale me ferait davantage rêver que de siéger au Palais fédéral.» Les politiciens qui l’inspirent, Valéry Giscard d'Estaing ou Michel Rocard, ont d’ailleurs plutôt des profils de technocrates éclairés. Côté suisse, le Neuchâtelois admire tout particulièrement l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss, «le premier professeur d’économie à la tête du Département de l’économie».

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A l’aube de ses 25 ans, encore étudiant, Nicolas Jutzet ne sait pas encore trop quelle voie il prendra ensuite. «Je me suis fait néanmoins une promesse. Je veux garder ma fraîcheur et mon dynamisme. Je ne veux pas, dans un quart de siècle, en me retournant, me rendre compte que j’ai trahi les idéaux du Petit Nicolas.»


Profil

1995 Naissance à la maison, à Chambrelien.

2010 Apprentissage d’employé de commerce.

2016 Etudie l’économie et le management à l’Université de Saint-Gall.

2018 Coordinateur romand de la campagne «No Billag».

2019 Nommé vice-président des Jeunes PLR Suisse.

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