Il n'a de cesse d'aller, plusieurs fois par jour, de l'usine 1 - celle d'«en haut» - à l'usine 2, 500 mètres au nord, une halle de production parfaitement structurée qui abrite la fonderie.

Et qui voit, chaque jour à 13h30, depuis le 25 janvier, l'assemblée du personnel reconduire la grève par une clameur. Il sert la main aux uns, réconforte les autres, relate les derniers événements avec un calme qui affole l'observateur.

Interdiction outrepassée

Nicolas Wuillemin, la voix des grévistes de Swissmetal Boillat à Reconvilier, outrepasse l'interdiction de s'exprimer et dit avec sérénité: «Je vis bien cette grève, je dors la nuit. Mes collègues aussi. Eux comme moi, nous en connaissons les risques, nous ne sommes ni des têtes brûlées ni des naïfs. Depuis 2003 que Martin Hellweg dirige le groupe Swissmetal, «la Boillat» a le cancer. Elle mourra, forcément. Dans un an ou dix-huit mois. Tant qu'à crever, autant tenter le tout pour le tout et passer sur le billard.»

Ce lundi, 13e jour de grève à Reconvilier, à ajouter aux dix de novembre 2004. Quatre représentants du conseil d'administration sont attendus à Reconvilier pour renouer le dialogue. Ce n'est pas encore une négociation, les fronts sont trop éloignés.

Table ronde

Nicolas Wuillemin sera de la table ronde. Vendredi, lors de l'assemblée du personnel, il a exhorté ses collègues à «recevoir dignement» les responsables du groupe qui fabrique des alliages à base de cuivre. Jusqu'au-boutiste, la voix des grévistes veut apparaître comme un homme de dialogue.

Delémontain d'origine, Nicolas Wuillemin, 58 ans, est dessinateur sur machines, établi à Tavannes depuis 1972. Il a travaillé dans plusieurs entreprises de la région. Il fait partie de la «famille» de «la Boillat» depuis dix-sept ans, dont sept en tant que représentant des employés. «A l'époque, c'était une belle boîte, avec de bonnes conditions sociales et un grand paternalisme. Il y avait une âme qui en a fait une entreprise performante: les employés savent ce que flexibilité, souplesse, service aux clients ou développement de nouveaux produits veulent dire. Depuis que Martin Hellweg est arrivé, on veut nous casser les reins. Mais l'âme subsiste.»

«C'est comme si on voulait rendre malade un site sain»

Nicolas Wuillemin a tant à dire: «C'est incroyable, cette stratégie de Swissmetal: c'est comme si on voulait rendre malade le site sain du groupe, le nôtre à Reconvilier, pour guérir le boulet Dornach. On nous catalogue comme des passéistes qui n'ont rien compris à la mondialisation. C'est archifaux: en dix ans, les alliages spéciaux et souvent uniques au monde sont passés de 15% à 60-70% de notre production. Si ça ne s'appelle pas savoir s'adapter, créer, se développer.»

Exclu, pour le leader des grévistes, de voir les activités de fonderie centralisées à Dornach comme le programme la direction.

«Pourquoi tout déménager, alors que nous avons la fonderie la plus moderne d'Europe et les meilleurs fondeurs du groupe? Il n'y aura pas de place pour eux à Dornach, puisque la centralisation fera fondre les effectifs de 70 à 32. On peut déplacer une machine, à coût élevé, mais le savoir-faire ne suivra pas.»

«Une décision générale mûrement réfléchie»

Comment expliquer une grève lancée pour la seconde fois en quatorze mois par de placides bûcheurs jurassiens bernois, calvinistes et introvertis? «Cela n'est pas venu du jour au lendemain, explique Nicolas Wuillemin. Combien de fois les cadres et les représentants du personnel, solidaires, ont-ils tiré la sonnette d'alarme? Pour réponse, on les méprise, on les menace, on casse l'encadrement.»

Avant la grève, Nicolas Wuillemin a été transféré de son poste de dessinateur vers la tréfilerie. «On n'a rien à me reprocher, on me fait payer mon engagement syndical. On me pousse à m'en aller par la petite porte.»

Est-ce pour cela qu'il a soutenu la deuxième grève? «Détrompez-vous. C'est une décision générale mûrement réfléchie, des cadres brimés aux ouvriers qui refusent de perdre leur outil de travail. Combien de fois ai-je entendu: il faut «la» faire. Depuis que nous sommes en grève, je sens du soulagement. Conscients des risques encourus, les gens de «la Boillat» sont en paix avec eux-mêmes.»

Que faudrait-il pour sortir de l'affrontement? «La centralisation de la fonderie à Reconvilier et une autre stratégie industrielle.» Et le départ de Martin Hellweg? «S'il accepte nos revendications, je ne vois pas comment le conseil d'administration pourrait conserver son CEO. S'il refuse, nous ne reprenons pas le travail.»

Les trois «traîtres»

Subitement, on appelle Nicolas Wuillemin, il faut «discuter». De quoi? «Rien de très important, mais il faut discuter», rétorque l'employé venu chercher le représentant du personnel.

De quoi rappeler que la grève génère des tensions, des angoisses, de la haine. A l'instar de celle dirigée contre les «traîtres»: trois cadres supérieurs restés fidèles à Martin Hellweg, exclus des assemblées.

«La règle veut que les cadres supérieurs ne participent pas aux assemblées de personnel, explique Nicolas Wuillemin, sans se départir de son flegme. C'est la raison de leur mise à l'écart lors de la séance qui a décidé la grève. Je connais bien l'un d'eux. Ce n'est pas un traître, c'est son droit de soutenir la stratégie de Martin Hellweg. Mais je pense qu'il s'est trompé et qu'il s'est grillé.»

Nicolas Wuillemin prend congé, il faut préparer la séance de ce lundi. Il trouvera, alors, de quoi sortir de ses gonds: le syndicat Unia ne lui aurait pas tout dit des préparatifs.