Elle aime la vie et la vitesse. La parole fuse, bondit. Avec passion, enthousiasme. Nida-Errahmen Ajmi n’est âgée que de 25 ans. Mais la jeune Fribourgeoise a déjà eu mille vies. Illustratrice, blogueuse, youtubeuse, auteure d’une pièce de théâtre, gérante d’un magasin japonais, kickboxeuse, soldate.

En 2016 est née son personnage, Nidonite. Nida-Errahmen s’embêtait lors d’un de ses cours, alors elle s’est croquée qui s’ennuyait, s’est marrée, et son double virtuel est ainsi né. «Ensuite, pour m’échapper, je me dessinais dans différents endroits.» Elle éclate de son rire profond: «Nidonite est une matérialisation de toutes mes facettes. Elle est fictive, mais inspirée de moi.» Comme elle, son personnage est voilé et exubérant.

Son propre média

Un de ses strips, plein d’humour noir, la représente avec un hijab rouge. Nidonite se frotte le menton et réfléchit: «Il paraît qu’on devient ce que l’on mange. Mais je ne me souviens pas avoir mangé de l’échec… ou de l’anxiété… ou de la dépression.» La jeune femme a ensuite inventé deux autres héros: Chocolat et Piment. C’est un couple qui brise les stéréotypes. Lui est Africain, doux, simple. Elle, elle vient du Maghreb, explosive, elle rappelle beaucoup sa dessinatrice dont les parents sont d’origine tunisienne.

Deux à trois fois par semaine, le public peut suivre les aventures de Chocolat et Piment sur Webtoons.com. Les relations hommes-femmes et le colonialisme sont quelques-uns des thèmes abordés dans ces dessins très suivis, notamment par les jeunes. D’ailleurs sur Instagram, Nidonite compte 44 000 abonnés. Elle est présente sur tous les réseaux sociaux, ainsi que sur YouTube. «Je suis mon propre média», raconte la diplômée en sciences de l’information et de la communication de l’Université de Neuchâtel.

Dans une de ses vidéos, assise entre deux grandes peluches rose et brune, elle interpelle son auditoire: «J’ai une question: comment reconnaît-on une femme libre, indépendante et émancipée? Est-ce que c’est à ses vêtements ou à ses accomplissements?» Elle répond: «Je dirais à ses accomplissements.» Elle s’applaudit, puis poursuit sa réflexion en parlant de discrimination positive.

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Nida-Errahmen Ajmi porte le voile depuis l’âge de 12 ans. Mais elle déteste qu’on la réduise à cela. Alors parlons-en puis passons à la suite de sa vie trépidante et pleine de rebondissements. Ses grands yeux noirs ne vous quittent pas du regard: «J’ai toujours voulu le porter, mais ma mère ne voulait d’abord pas, car elle avait peur que je sois embêtée.» Bien sûr, elle l’a fait. Son voile est à la fois pour elle un accessoire religieux et un signe militant: «Je milite pour que toutes les femmes puissent s’habiller comme elles le souhaitent. Le voile ne symbolise pas l’islam, il est un signe comme le sont des lunettes ou des boucles d’oreilles.»

L’initiative anti-burqa, qu’en pense-t-elle? Elle votera contre parce qu’elle est opposée à toute domination, toute contrainte: «On ne peut pas décider pour les autres. En Occident, nous, les femmes, nous nous sommes libérées par nous-mêmes. Ce n’est donc pas le moment de nous infantiliser à nouveau.»

Féministe jusqu’au bout de ses ongles, elle raconte avoir aidé des amies à enlever le voile, d’autres à le garder, ou d’autres encore à le mettre. En revanche, elle ne connaît personne qui porte le voile intégral. L’illustratrice est régulièrement invitée pour parler de sa religion et de ce voile qu’elle assume totalement, mais c’est surtout comme artiste qu’elle a envie de s’exprimer désormais: «J’adore tordre le cou aux préjugés, j’aspire à la liberté, au-delà des stéréotypes.»

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Une liberté qu’elle chérit tant et qui passe désormais par sa moto, synonyme aussi de sensations fortes et de beauté. C’est une Yamaha Cage, édition limitée, 700 cm³, qu'elle est allée chercher jusqu’au Tessin. «J’ai découvert mon pays grâce à ma moto. Quel bonheur incroyable. Et j’adore la communauté des motards, c’est une famille.» Elle aime aussi rouler avec sa vieille voiture. Début janvier, elle a effectué un road trip à travers plusieurs pays européens. Même la pandémie ne parvient pas à l’arrêter.

Ecole de recrues

Au-delà des idées reçues, Nida-Errahmen Ajmi teste sans arrêt ses limites et dévore les nouvelles expériences. Elle a donc fait son école de recrues: «J’ai toujours voulu faire l’armée, car, comme Suissesse, j’ai des droits et des devoirs. Je pensais que c’était impossible, mais je l’ai fait.» Etre sous les drapeaux, c’était aussi un prolongement de son engagement féministe. Soldat de train, elle déplace, avec des chevaux ou des mulets, tout ce qui ne peut pas l’être autrement. «C’est la fonction la plus traditionnelle de l’armée», raconte-t-elle sur un ton rapide et passionné qu’elle n’abandonne jamais. Cette expérience, Ma caserne à moi, elle l’a racontée en dessins et en photos sur les réseaux sociaux, encourageant d’autres jeunes femmes à suivre son exemple.

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Aujourd’hui, mais tout change très vite avec elle, la jeune Fribourgeoise partage ses journées entre l’illustration et la gestion d’un magasin japonais, spécialisé notamment dans les mangas. Mais elle a des projets plein la tête. Dont celui de publier sa première bande dessinée d’ici un an, elle devrait s’appeler «Le Monde de Nidonite»: «Ce sera une histoire pour rire et réfléchir.»


Profil

1995 Naissance à Fribourg.

2016 Création de son personnage Nidonite (Nidonite.com).

2019 En mars, publication d’une pièce de théâtre, «Sheikh Tartuffe» (Ed. Persée).

2019 En juin, école de recrues.

2021 En janvier, tour d’Europe avec sa voiture.


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