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La campagne «No Billag» a été la plus agressive de ces deux dernières décennies, la plus dure depuis celle de l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) en 1992. 
© DENIS BALIBOUSE / Reuters

Votations

«No Billag», la campagne de tous les dérapages

Provocations, insultes et menaces, même de mort: la campagne sur l’initiative qui veut supprimer la redevance radio-TV a été la plus agressive de ces vingt dernières années

C’est une lettre que Laura Zimmermann n’oubliera pas de sitôt. Le 8 janvier dernier lorsqu’elle arrive à son travail à l’Université de Zurich, la coprésidente du mouvement Opération Libero y découvre une menace de mort, cela trois jours après qu’elle a participé à l’émission de la TV alémanique Arena consacrée à l’initiative «No Billag». «J’ai été choquée», confie-t-elle. Après avoir consulté les autres dirigeants du mouvement, elle décide de déposer plainte à la police.

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Deux visions de la Suisse s’affrontent

Ce n’est là qu’une menace parmi beaucoup d’autres. Aucun doute là-dessus: la campagne qui s’achève a été la plus agressive de ces deux dernières décennies, la plus dure depuis celle de l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) en 1992. «Je n’avais jamais vécu cela», confie Mark Balsiger. Ce politologue de 51 ans, responsable de la campagne «Nein zum Sendeschluss» («Non à la fin de la SSR») en Suisse alémanique, suit pourtant l’actualité politique depuis la fin des années 1990. Dans ce débat, la passion a sombré dans la haine.

Le thème s’y prêtait. La SSR est l’acteur médiatique le plus important du pays et tout le monde consomme ses contenus. Elle est omniprésente dans l’information, mais aussi dans le divertissement et la promotion de la culture. Autant dire que cette fameuse redevance que veut supprimer l’initiative, cette facture annuelle de 450 francs aujourd’hui et 365 francs demain, a fini par cristalliser le choc de deux visions de la Suisse: l’une plus individualiste, l’autre plus collective et solidaire.

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Briser des tabous dans la communication

Un vrai choix de société qui a déchiré la Suisse comme rarement. Dans le camp du non, Mark Balsiger en a été un témoin privilégié. Ces derniers mois, il n’a pas quitté des yeux la page Facebook de son comité. Un véritable champ de bataille, observé chaque jour par 200 000 visiteurs et occupé par quelque 500 personnes qui y livrent leurs commentaires. «Nous avons instauré une culture du débat respectueuse de tous les avis. Nous avons effacé tous les propos qui violaient cet esprit», raconte-t-il.

Pour travailler à la SSR ces derniers temps, il fallait être prêt à se faire insulter chaque jour. Je n’avais jamais ressenti une telle agressivité

Un cadre de la SSR
 

Pas facile. Les réseaux sociaux, cette formidable caisse de résonance qui amplifie l’écho de «citoyens en colère» (Wutbürger en allemand), n’ont pas seulement libéré les moindres états d’âme, ils ont aussi enclenché une spirale sans fin dans la férocité du propos. «Les gens veulent être davantage qu’écoutés: ils se livrent à une sorte de course à la «médaille de la reconnaissance» par le nombre de likes», remarque Mark Balsiger. «La simple provocation verbale ne suffit plus. Il faut briser des tabous dans la communication, par exemple en formulant des menaces pour intimider l’adversaire et le réduire au silence», ajoute-t-il.

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Dès lors, les invectives pleuvent: les collaborateurs du service public en ont été les premières victimes. «Pour travailler à la SSR ces derniers temps, il fallait être prêt à se faire insulter chaque jour. Je n’avais jamais ressenti une telle agressivité», raconte un cadre. «Tantôt nous étions des paresseux et des profiteurs, tantôt des gauchistes parasites.»

Nicolas Jutzet, «star de la fachosphère»

Mais l’invective n’est pas l’apanage du camp des partisans de l’initiative. Nicolas Jutzet, qui a pour sa part dirigé la campagne du oui en Suisse romande, peut en témoigner. Cet étudiant en économie à l’Université de Saint-Gall a multiplié les interventions publiques, une cinquantaine au total, parfois aussi outre-Sarine. Il a ainsi acquis une notoriété qui en a fait la cible des quolibets, notamment sur Facebook. «Crâne de piaf, tu es la star de la fachosphère, des xénophobes et des conspirationnistes», lui assène un premier détracteur. «Hey les nazis, je vous imagine avec une petite moustache bien connue sous le nez», vomit un deuxième internaute. Un troisième propose même d’aller l’entarter lors d’un débat à La Chaux-de-Fonds!

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Nicolas Jutzet, qui se désole d’un tel climat, refuse pourtant d’en assumer la responsabilité: «La haine a été attisée par la campagne des opposants qui n’ont cessé de prédire l’apocalypse en cas d’acceptation de l’initiative. C’était toujours la fin de la SSR, la fin de la culture et même la fin de la démocratie suisse.»

Il est vrai qu’Opération Libero n’a pas hésité à utiliser un visuel explosif pour sa campagne: on y voit un dispositif prêt à dynamiter la diversité du paysage médiatique suisse. Mais Jérémie Juvet, coordinateur du mouvement en Suisse romande, rejette cette critique: «Ce ne sont pas nos affiches qui sont violentes, mais l’initiative qui est extrémiste et destructrice envers le service public», insiste-t-il. «Les initiants ne sont pas prêts à discuter de manière constructive», renchérit pour sa part la coprésidente d’Opération Libero, Laura Zimmermann.

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Une culture politique en danger

Pour leur part, les politiques n’ont pas fait grand-chose pour calmer les esprits: Didier Tornare (PS/GE) a traité les initiants de «crétins» – avant d’effacer ce tweet – et Roger Köppel (UDC/GE) a accusé certains journalistes d’investigation de la SSR d’utiliser parfois «des méthodes dignes de la Stasi». Cela n’a fait que légitimer les «citoyens en colère» à aller plus loin encore dans les dérapages verbaux.

La presse écrite, outre-Sarine surtout, n’est aussi pas exempte de tout reproche. Elle qui souffre dans sa mue pour s’affirmer sur le Net s’est soudain sentie moins seule dans l’introspection en thématisant le «climat de panique» à la SSR dès l’automne dernier. «Certains éditorialistes, comme le rédacteur en chef de la NZZ, Eric Gujer, ont voulu s’ériger en acteurs du débat», note Mark Balsiger.

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A une semaine du terme de cette campagne d’une rare violence verbale, Laura Zimmermann ne semble pas trop traumatisée par la lettre reçue le 8 janvier dernier. «Les menaces sont inadmissibles, mais beaucoup de politiciens en reçoivent, même si personne n’en parle», dédramatise-t-elle. Sa grande crainte est ailleurs: «J’ai peur d’une culture politique où les gens n’écoutent plus que ceux qui partagent leur avis, comme cela se produit aux Etats-Unis.»

Dossier
La controverse «No Billag»

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