Votation

«No Billag» ouvre la fracture générationnelle

Le 4 mars prochain, le sort de l’audiovisuel public pourrait bien dépendre du vote de la «génération Netflix», qui ne veut souvent plus payer pour des contenus qu’elle ne consomme pas 

Les initiants de «No Billag» imaginent leur succès comme la «fin du vieux monde». Déjà virulente en Suisse alémanique, la campagne de votation sur la redevance télévision-radio émerge en Suisse romande. Et avec elle, la fin possible du service public audiovisuel. Outrée par le rejet de son compromis pour une redevance à 200 francs, l’UDC soutiendra majoritairement «No Billag». Ce qui représente, statistiquement, quelque 30% des votants. Mais une autre frange de la population pourrait faire pencher la balance: les jeunes.

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A l’heure où beaucoup d’entre eux délaissent le petit écran au profit d’Internet et des réseaux sociaux, où les offres en matière d’information et de divertissement ont considérablement évolué, où le visionnage différé grignote de plus en plus de parts de marché sur le direct, comment vont-ils voter? S’ils votent, car le taux de participation est généralement bas chez les 18-30 ans, rendant le scrutin imprévisible.

«Grosse frustration»

Lors de son discours au Geneva International Film Festival début novembre, le directeur de la RTS, Pascal Crittin, a dû l’admettre: la majorité des jeunes qu’il rencontre ne regardent plus la télévision. Selon l’étude Annales 2016 sur la qualité des médias réalisée par l’institut FOG, les 18-24 ans s'informent principalement sur les sites d’actualités (34%) ou les réseaux sociaux (24%). Seuls 9% préfèrent la télévision.

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«On sent une grosse frustration chez les jeunes qui ne se retrouvent plus dans la programmation actuelle», estime Geoffrey Moret, cofondateur de Kapaw, «média numérique pour une génération mobile» dont les vidéos virales circulent en boucle sur Facebook. «Si l’initiative «No Billag» fait si peur, c’est en partie à cause de ce clash générationnel», poursuit le jeune homme de 25 ans.

Un écran parmi d’autres

A ses yeux, la SSR ne tente pas de rajeunir son offre. «Pourtant, les jeunes n’ont pas envie de voir les mêmes émissions que leurs parents.» D’autant qu’aujourd’hui, la télévision n’est «qu’un écran de plus dans la maison».

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A 18 ans, Pierre* vient de finir le gymnase. La télévision, il ne l’allume en moyenne que deux fois par semaine. «Ce n’est pas un réflexe, je n’ai pas l’habitude de consulter le programme TV pour savoir quel sujet pourrait m’intéresser», précise le Vaudois. Plutôt que d’attendre la diffusion de ses séries préférées, il les regarde en streaming sur Internet. Où va-t-il chercher ses informations? Principalement sur Facebook. «Je suis abonné à plusieurs pages de médias. Lorsqu’un événement survient, je suis au courant grâce à mon fil d’actualité.»

Etudiante de 18 ans, Caroline* lit le 20 minutes tous les jours à la cafétéria de son établissement genevois. Le quotidien gratuit constitue sa principale source d’information. En parallèle, elle consulte le réseau social Reddit ou le site de divertissement 9GAG. «Je regarde les chaînes publiques pour les séries ou Arte pour les reportages», raconte-t-elle. Pas de radio, mais sa propre playlist confectionnée sur Spotify. A la télévision «vieillotte» et «dépassée», elle préfère Internet. Un canal qui lui semble par ailleurs plus sûr que la télévision.

Une «hypocrisie»

Ancien président de l’Association des jeunes engagés, qui milite à la gauche de la gauche, Gabriel Milan nuance le tableau: «C’est une hypocrisie de croire qu’on peut se passer de la SSR. Les conséquences seraient catastrophiques. L’information indépendante et de qualité a un prix.» Dans sa classe du collège, le sujet a fait débat. «De prime abord, les réactions étaient favorables à l’initiative, sous prétexte que la taxe ne sert à rien, raconte le Genevois de 20 ans. Mais au fil des discussions, les avis ont évolué. Certains ont pensé à leur match de foot ou de tennis, d’autres à leur bulletin d’information matinal.»

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Lui-même regarde quotidiennement la SSR, en alternance avec les chaînes françaises. Côté télévision: le téléjournal, les séries, le sport et Temps présent. Côté radio: Couleur 3 et La Matinale sur La Première. «La refonte des programmes est très convaincante. On voit qu’ils font des efforts pour rajeunir l’audience. Ils visent assez juste.» Gabriel en est persuadé, les jeunes n’ont plus forcément un rapport direct aux programmes télévisés, mais l’attachement demeure. A vérifier le 4 mars prochain lors de la votation.

* Noms connus de la rédaction.

Dossier
La controverse «No Billag»

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