religion

Noël, histoire d’une querelle théologique

La naissance de Jésus et la question de son identité ont suscité de nombreux débats dans les premières communautés chrétiennes

Noël. La fête de la consommation. Sous le sapin, les cadeaux s’accumulent. Les rues sont envahies de décorations lumineuses. Richement parées, les devantures de magasins promettent le bonheur à qui achètera le dernier gadget électronique à la mode, ou cette crème de visage au caviar qui coûte plus de 500 francs. Jésus? Ces dernières années, l’exégèse historico-critique s’est beaucoup concentrée sur la quête du Jésus historique, délaissant ce qui est indice de transcendance. Certains psychologues décortiquent aujourd’hui sa personnalité selon les critères du DSM IV, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (lire en pages 26 et 27). Noël, une fête banalisée, vidée de son sens et de son mystère.

«Danger subtil»

Le théologien Raymond Winling, professeur émérite de la Faculté de théologie de Strasbourg, s’emporte contre l’érosion du contenu de cette fête. Dans un livre qui vient de paraître, il dénonce non seulement la commercialisation à outrance de Noël, mais aussi le «danger subtil» que représente la focalisation de la recherche sur l’historicité des faits au détriment du mystère.

Pour retrouver le sens profond de Noël, il s’est lancé dans une vaste enquête théologique et historique sur la lente constitution de la fête, dont la célébration n’est attestée qu’à partir du IVe siècle. La naissance de Jésus et la signification de l’Incarnation – de Dieu qui s’est fait homme – ont suscité pendant des siècles d’innombrables discussions, controverses, altercations, conflits, dont l’importance et la portée à l’époque sont comparables, par exemple, aux débats actuels sur le réchauffement climatique. C’est au plus fort de ces «querelles byzantines» que la fête a été instaurée.

Une longue bataille sémantique

Noël, c’est une histoire extraordinairement complexe, où il est question de Logos, d’hypostase, d’ousie, de dichotomisme et de trichotomisme, de noûs et d’économie (du salut, rien à voir avec la signification actuelle de ce mot). Des termes qui nous paraissent barbares aujourd’hui, mais qui étaient couramment utilisés à l’époque. Et pas seulement par les théologiens. La population se passionnait pour ces débats. Noël, c’est aussi l’histoire d’une guerre intellectuelle homérique entre l’Eglise officielle et plusieurs camps, définis comme hérétiques. Il y a les tenants du docétisme, de l’apollinarisme, de l’ébionisme, de l’adoptianisme, du monarchianisme, du sabellianisme, de l’arianisme, du nestorianisme et du monophysisme. Au centre de leurs affrontements: la conception virginale et la naissance de Jésus, son identité, son humanité et sa divinité.

La bataille commence dès la fin du Ier siècle de notre ère. La rédaction des évangiles est terminée. Les textes circulent, la communauté chrétienne s’étend. Mais sa doctrine rencontre de fortes oppositions. Elles sont connues grâce à des textes chrétiens qui leur répondent point par point. Ni les juifs ni les païens ne peuvent croire à cette histoire invraisemblable de conception virginale que rapportent les Evangiles de Luc et de Matthieu. Quant à admettre l’idée que le Christ est Dieu, qu’il a préexisté avant de consentir à se faire homme et à naître, comme le soutiennent les épîtres de Paul et l’Evangile de Jean, cela paraît insensé.

Jésus n’est pas humain

Au IIe siècle, les païens durcissent le ton contre les chrétiens. L’intellectuel Celse est l’un des plus haineux. Il répand des calomnies sur Marie, la mère de Jésus, l’accusant d’être devenue enceinte à la suite d’un adultère commis avec un soldat nommé Panthèra. Dans les milieux chrétiens, on commence à se diviser sur la signification de l’Incarnation. La découverte des apocryphes, ces textes des premiers siècles chrétiens qui n’ont pas été retenus dans le canon du Nouveau Testament, permet aujourd’hui de connaître l’ampleur des débats. L’un des courants qui a le plus marqué le IIe siècle est le docétisme, issu de la gnose. Pour les tenants de ce système de pensée, caractérisé par le rejet de la matière, il était impensable que Dieu ait pu s’incarner. Ils niaient donc l’humanité du Christ, et par conséquent sa naissance et sa mort. Mais ils admettaient que le corps de Jésus avait été visible. Toutefois, ce corps n’était qu’une apparence sans réalité matérielle. L’évêque Irénée de Lyon a longuement combattu les différents systèmes gnostiques, et plus particulièrement le docétisme.

Grâce au traité «Contre Fauste» de saint Augustin, on connaît également la pensée des manichéens, qui s’est développée au IIIe siècle. Pour les adeptes de ce mouvement, le Christ avait un corps immatériel, un corps astral en somme. Les manichéens considéraient la matière comme mauvaise. Jésus n’avait donc pu ni s’incarner, ni souffrir, ni mourir réellement. Fauste prétendait que le Christ était descendu du monde de la lumière pour combattre le monde des ténèbres, mais qu’il n’avait pas pris chair.

Jésus n’est pas divin

Tandis que le docétisme et le manichéisme nient l’humanité du Christ, quatre courants attaquent sa divinité aux IIe et IIIe siècles. Les ébionites, tout d’abord. Ce sont des judéo-chrétiens qui refusent à Jésus le titre de Fils de Dieu. Pour eux, il n’est qu’un prophète. Ils ont leur propre Evangile, qui rejette la conception virginale. L’adoptianisme se répand au IIIe siècle. Il trouve un porte-parole de renom en la personne de Paul de Samosate, évêque d’Antioche. Vers 264, celui-ci commence à affirmer que Jésus n’est qu’un homme auquel une propriété divine a été accordée, le Logos. Cette propriété habite en lui, mais n’est pas lui. Cette présence du Logos en Jésus lui confère toutefois un statut spécial et la capacité de sauver l’homme du péché.

Deux nouvelles menaces surgissent bientôt à Rome: le monarchianisme et le sabellianisme. Leurs partisans soutiennent l’unicité de Dieu. Pour eux, il n’y a aucune différence entre le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. La Trinité n’est qu’un mode de manifestation d’un Dieu unique qui est en soi toujours le même. Le théologien Tertullien combat cette hérésie avec fougue et rétablit la vérité: le Père, le Fils et l’Esprit-Saint sont trois personnes distinctes formées d’une seule substance. Tertullien ose une comparaison pour expliquer la Trinité: il y a un seul pouvoir impérial, mais il peut y avoir plusieurs empereurs. Dieu le Père détient la souveraineté, mais il en délègue l’exercice au Fils.

On en perd son latin. Mais les controverses théologiques allaient connaître un apogée aux IVe et Ve siècles. Il fallut pas moins de trois conciles pour régler, entre autres, les questions de la filiation divine de Jésus et de sa naissance humaine, tant les querelles étaient vives.

Panique à Alexandrie

Vers 318-320, Arius, un prêtre d’Alexandrie, déclenche une crise majeure avec ses thèses consacrant l’infériorité du Fils par rapport au Père. Il refuse de reconnaître qu’à l’instar de Dieu, le Fils – ou le Logos – a toujours été. Pour lui, le Fils a été créé du néant par la volonté du Père. Le Fils n’est pas vrai Dieu, mais il est d’une autre substance que le Père. Le Logos est limité, et ne peut connaître parfaitement son Père. En somme, le Fils est étranger à l’essence du Père. Pour résumer, l’arianisme professe une sorte de trithéisme. Panique à Alexandrie. Mais l’arianisme a du succès et se diffuse assez largement. L’empereur Constantin convoque un concile à Nicée en 325 pour régler ce problème. L’erreur d’Arius est condamnée, la relation entre le Père et le Fils précisée. Ce dernier est déclaré consubstantiel (homoousios) au Père. L’affirmation de l’identité de substance entre le Père et le Fils au moyen du terme «homoousios» provoque de nouvelles divisions pénibles.

Percée théologique

Malgré leur condamnation, les thèses ariennes continuent à se propager. Des théologiens les radicalisent, et établissent une hiérarchie entre les trois personnes de la Trinité. Basile et Grégoire de Nysse, deux Pères de l’Eglise, mettent alors au point une terminologie qui constitue une réelle percée théologique. Il s’agit de sauvegarder la pluralité en Dieu sans diviser la substance unique de Dieu. Les trois personnes de la Trinité sont désormais désignées par le terme «hypostase». Il y a donc trois hypostases, mais une seule substance, appelée «ousie».

C’est dans le cadre de ces controverses théologiques que la fête de Noël est instaurée durant la seconde moitié du IVe siècle. La date du 25 décembre a vraisemblablement été retenue pour opposer une fête chrétienne à la fête païenne du Sol invictus (Soleil invaincu) qui avait lieu à la fin de l’année. Cette fête était en quelque sorte le résultat de la lutte des théologiens orthodoxes pour éviter que l’Incarnation ne soit comprise comme un mythe. Mais le combat n’était pas terminé.

Au IVe siècle, Grégoire de Nysse s’en prend à une autre hérésie redoutable: l’apollinarisme, une reviviscence du docétisme. Apollinaire avait défendu la foi de Nicée. Cependant, en tentant d’expliquer l’union de la divinité et de l’humanité en Jésus-Christ, il s’écarte de l’orthodoxie. Il en vient à professer que le Christ n’a pas reçu son corps de la Vierge Marie, mais qu’il l’a formé de sa propre substance – céleste. Le Christ s’est donc manifesté dans un corps apparent. Apparente, sa mort l’était aussi.

Un moine met le feu aux poudres

Au Ve siècle éclate la crise nestorienne, où l’on voit s’affronter deux écoles théologiques. L’une, à Antioche, s’attache au sens littéral de la Bible et souligne l’humanité de Jésus. L’autre, à Alexandrie, manifeste une préférence pour le sens allégorique des Ecritures, et met en valeur la divinité du Christ. Nestorius, l’évêque de Constantinople, est l’un des représentants les plus en vue de l’école d’Antioche. Il soulève l’indignation de l’évêque Cyrille d’Alexandrie en préférant le titre de Khristotokos pour désigner Marie, traditionnellement appelée Theotokos (mère de Dieu en grec). Pour calmer les esprits, l’empereur Théodose convoque en 431 un concile à Ephèse, qui réfute la formule de Nestorius.

Quelques années plus tard, la tension est de nouveau à son comble. Cette fois, c’est un moine du nom d’Eutychès qui met le feu aux poudres. En réagissant contre les thèses de Nestorius, il déforme la christologie. Il insiste à tel point sur l’union des natures humaine et divine du Christ que selon lui, après l’union, il n’y a plus qu’une seule nature, la divine. Un nouveau courant naît: le monophysisme. Ses thèses sont rejetées en 451 par le concile de Chalcédoine, mais elles ont survécu jusqu’à aujourd’hui dans les Eglises dites préchalcédoniennes, qui ont refusé les conclusions de ce concile.

Sauver les hommes

Durant les premiers siècles du christianisme, les débats sur l’identité de Jésus ont conduit les Pères de l’Eglise à réfléchir à la signification de l’Incarnation en lien avec la mort et la Résurrection du Christ. C’est progressivement qu’ils ont fait valoir les aspects salvifiques de l’Incarnation. «L’économie du salut», c’est-à-dire le plan conçu par Dieu pour sauver les hommes, a été résumée au moyen d’une formule simple par l’évêque Irénée de Lyon: «Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu.»

Raymond Winling, Noël et le mystère de l’incarnation, Cerf, 272 p.

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