Le NOF, vous connaissez? Lancé début avril à l'initiative d'Alain Farine, chef de l'Office neuchâtelois des vins et des produits du terroir, le chasselas non filtré servi dans une bouteille capsulée de 25 centilitres ressemblant à une bière (la Cardinal draft, pour ne pas la citer) a suscité de vives réactions au sein de la profession. Certains ont applaudi des deux mains, heureux de prouver que le monde viticole est encore capable d'innover. D'autres se sont insurgés contre une entreprise qui dénature l'image traditionnelle du vin, le NOF pouvant être bu – sacrilège! – au goulot. «Lors de la présentation du projet, il y a eu quelques séances houleuses», se souvient Alain Farine.

«No filtration»

Mais ce dernier ne s'est pas laissé démonter. Pour lui, c'est sûr, le NOF – pour «no filtration» – peut trouver sa place sur le marché. «Comme le non filtré traditionnel, il ne pâtit pas du problème d'image du chasselas face à la concurrence des vins très «marketés» du Nouveau Monde, juge-t-il. Il répond en outre à la demande de consommateurs qui aiment pouvoir disposer de petits flacons privatifs, comme l'ont compris les champagnes Veuve Clicquot ou Pomery. Enfin, les gens qui fréquentent les lieux branchés et festifs boivent moins de vin que par le passé. Avec son profil, le NOF peut changer la donne.»

Mais le pari est risqué: un produit capsulé comme une bière, estampillé «Wine of Neuchâtel AOC» et «shake me» («secoue-moi», afin de mettre en suspension les lies) est en rupture complète avec la tradition viticole. Conscient de révolutionner le genre, le chef de l'Office des vins et des produits du terroir a décidé de ne rien laisser au hasard. Le choix du concept et du graphisme a ainsi été précédé de tests effectués dans des écoles professionnelles sur un échantillon d'une centaine de personnes. Résultat: 60% des sondés ont jugé l'idée positive, 9% l'ont rejetée. Les femmes se sont montrées les plus séduites.

Un constat encourageant. Mais encore fallait-il trouver des vignerons-encaveurs prêts à se lancer. Si plusieurs se sont montrés intéressés, seuls quatre ont finalement fait le pas: Cave Jean-Claude Angel-rath du Landeron, Domaine E. de Montmollin Fils d'Auvernier, Vins Keller de Vaumarcus et Cave Dimitri Engel à Saint-Blaise. Le dernier nommé n'a pas hésité longtemps. «J'apprécie le dynamisme de l'Office et je suis intéressé par la nouveauté, confie-t-il. J'ai donc tout de suite été séduit.»

50 000 bouteilles

Pour leur année de lancement, les quatre vignerons ont commandé un lot de 50 000 bouteilles qu'ils rempliront à la demande. Avec un objectif: étendre leur réseau de distribution dans les cafés et restaurants de la région, mais aussi et surtout dans les bars et les lieux de fêtes. «Nous visons une clientèle de jeunes adultes branchés et responsables», note Dimitri Engel. Des manifestations comme Festi Neuch, le Nifff (festival du film fantastique) ou la Fête de l'Uni sont tout particulièrement visées.

Le but n'est donc pas de séduire les adolescents avec des bouteilles aux allures d'alcopops. «Non, et c'est important de le dire, souligne Alain Farine. Le NOF est un produit naturel rendu plus attractif par son emballage, qui complète l'offre du non filtré traditionnel sans le concurrencer. Il plaira uniquement aux palais avertis. Attirés par des boissons sucrées dans lesquelles on ne sent pas l'alcool, les jeunes ne sont pas dans la cible.»

Evoquant l'avenir, Dimitri Engel et Alain Farine se montrent raisonnablement optimistes. «On tirera un premier bilan à Noël, indique le premier. Et quoi qu'il arrive, on aura au moins eu le mérite d'essayer.» Prouvant ainsi, si besoin était, que la viticulture reste particulièrement dynamique dans un canton qui a lancé l'oeil de perdrix, le chasselas non filtré, et qui a été le premier à introduire des normes pour limiter le rendement de ses vignes.