Un projecteur s'éteint. Immuablement incarné par une bande-annonce devenue comique à force d'être ringarde, le nom Métrociné va disparaître des écrans et des façades de trente et une salles de cinémas dont dix-sept à Lausanne et douze à Genève. Dans les semaines qui viennent, il sera remplacé par celui d'Europlex, la société néerlandaise financée par le milliardaire Georges Soros, qui avait pris la maîtrise de Métrociné en automne 1999.

«La phase de transition est terminée», a annoncé mercredi Charles Wesoky, président et PDG d'Europlex. Actuellement installé à Rome, mais déclarant passer 70% de son temps en Suisse, ce citoyen américain se targue de trente-trois ans d'expérience dans le cinéma mondial. Depuis deux décennies, il a passé son temps à planifier des salles des deux côtés de l'Atlantique, de l'ouverture du premier complexe multisalles européen en Angleterre au début des années 80, à celle des dix écrans de Balexert à Genève, en 1999, pour le compte des Australiens de Village Roadshow. A 57 ans, l'homme vole désormais de ses propres ailes à la tête d'une société dotée d'un capital de 100 millions de dollars, et compte bien imprimer sa marque dans les trois pays où il est présent, la Suisse, la Grèce et l'Italie.

Resté en poste jusqu'à la fin de l'année dernière pour assurer la continuité, Miguel Stucky, patron emblématique et tout-puissant de Métrociné qu'il a fondé voici seize ans, a passé la main. Désormais président du conseil d'administration du bureau d'ingénieur légué par son père et dont la spécialité est de réaliser des barrages, il ne caresse plus dans le cinéma que des projets de producteur: «En me donnant tout le temps de les faire aboutir», précise-t-il. Sur la fin de Métrociné il ne nourrit aucune nostalgie: «J'ai vendu, ce n'est plus mon affaire.»

Ce qui a rapproché Charles Wesoky et Miguel Stucky, c' est une identité de vue sur le développement des multisalles: «Il y a incontestablement un potentiel en Suisse pour le multiplex», martèle le fondateur de Métrociné, qui regrette seulement ne pas avoir eu les ressources financières nécessaires à ses projets. Ces ressources, Charles Wesoky en dispose, et il a bien l'intention de les utiliser. Dans le cadre de la préparation de la nouvelle loi sur la culture il s'est fendu d'une longue lettre au Conseil fédéral pour vanter les bienfaits de tels complexes: «C'est par la multiplication des salles, et non par leur limitation, qu'on garantira le mieux la diversité des projections», y avance-t-il, soulignant que l'envergure de Métrociné lui permet déjà de diffuser près de 50% de films ne venant pas des Etats-Unis.

La première action d'Europlex va pourtant consister à fermer des salles. Mercredi, son directeur des finances Brian Jones a annoncé que le rideau tomberait en mai sur le Lido et le Bourg, deux petites salles du centre de Lausanne, axées sur les films d'art et d'essai. «Nous avons essayé de les faire durer, mais elles n'attirent pas assez de public», se défend Brian Jones, en précisant que leur programmation ne sera pas abandonnée mais reportée sur d'autres écrans. Le groupe met aussi en avant sa volonté de rénover les installations dont il dispose dans les centres-villes, ce qu'il a fait au Galeries du cinéma à Lausanne (8 salles) et qu'il entame au Rialto à Genève (7 salles). Au total, il investit là 2,5 millions.

Vers une expansion

Quant aux multiplexes tant vantés, il ne s'agit encore que de projets qui prennent du retard. Face à la rapide construction à Malley de six salles à l'enseigne de Cine Qua Non, son seul concurrent lausannois, Europlex doit toujours décider du sort de quatre dossiers ouverts. Au Flon, tout près du cœur de Lausanne, six salles totalisant 1800 places devraient voir le jour. A Bussigny, c'est un méga-complexe de quatorze salles (3000 places) qui est en gestation. A Avry, près de Fribourg sept salles sont en vue, de même qu'à Sion. Malgré les doutes récurrents des observateurs, les projets lausannois ont toujours été considérés à même de se réaliser tous les deux. «A ce stade, toutes les options sont ouvertes», se contentent de dire les responsables d'Europlex.

Temporairement le nouveau cap du plus gros exploitant de cinéma de Suisse romande est donc surtout tangible sur la «movie-card» censée fidéliser les spectateurs. Elle change de look, transpire l'«émotion» et propose de nouveaux avantages, dont des rabais le week-end. Les 275 employés du groupe (dont 195 payés à l'heure) espèrent de leur côté une convention collective qui leur promettra enfin d'atteindre un salaire minimal de 3000 francs par mois. Elle serait «sur le point d'être signée». Pour le reste, et comme au cinéma, le suspense se prolonge.