Etrange destin que celui d’Isabelle Eberhardt (1877-1904). S’appliquant à une écrivaine-voyageuse doublée d’une aventurière que suit un perpétuel parfum de scandale, ce constat pourrait n’être qu’une lapalissade. Mais la vie de cette Russe née à Genève, convertie à l’islam, volontairement exilée dans le Sahara et totalement immergée dans le monde musulman, est d’une singularité tout à fait mystérieuse. Malgré ses nombreux écrits – nouvelles, récits, lettres, journal, articles –, Isabelle Eberhardt reste insaisissable. Sa liberté et son refus absolu des conventions frappent encore plus d’un siècle après sa mort. C’est pourquoi le personnage a davantage intéressé que son œuvre, dont la qualité littéraire ne saurait pourtant être mise en doute. Trente ans avant Ella Maillart et Anne-Marie Schwarzenbach, Isabelle Eberhardt a ouvert une voie d’émancipation aux femmes qui souhaitaient voyager et écrire à leur guise. A une époque où l’orientalisme était à la mode, elle a décrit un Orient dépouillé des clichés et des stéréotypes qui faisaient fantasmer les Occidentaux. Encore aujourd’hui, son œuvre reste une introduction idéale au monde musulman.

Sa trajectoire fulgurante a été comparée à celle d’Arthur Rimbaud, auquel certains spécialistes ont attribué – à tort – la paternité d’Isabelle. Mais la jeune femme, emportée à 27 ans par la crue d’un oued, n’avait nul besoin d’un père aussi prestigieux. Elle ne doit sa postérité qu’à son talent de journaliste et d’écrivaine, à son courage et à la volonté qu’elle a manifestée toute sa courte vie d’être soi-même contre vents et marées.

«Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et peut-être communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara.» Cette réflexion autobiographique permet d’approcher, un peu, le mystère Eberhardt, et d’éclairer sa vocation d’écrivaine-voyageuse.

Originale et rêveuse, Isabelle l’a été dès son enfance. Impossible de la comprendre un tant soit peu sans se pencher sur son passé. Elle naît à Genève le 17 février 1877 au sein d’une curieuse famille, qui suscitera toujours l’attention et la surveillance soutenues de la police locale, déconcertée par l’attitude et les habitudes des sept membres qui la composaient.

La mère d’Isabelle, Natalia Nicolaïevna de Moerder, née Eberhardt, était installée en Suisse depuis 1871. Son époux, le colonel russe Pavel Karlovitch de Moerder, avait consenti à laisser partir sa femme pour des raisons de santé. Natalia avait mis au monde cinq enfants – trois filles et deux garçons –, et elle était enceinte d’un sixième. Alexandre Trofimofsky, un précepteur choisi par son mari, l’avait suivie à Montreux, et elle était accompagnée par trois de ses enfants: Nicolas, Natalia et Vladimir, ainsi que son beau-fils Constantin. Augustin de Moerder, le frère chéri – et maudit – d’Isabelle naquit le 11 décembre 1871. Son père ne le vit jamais: Pavel mourut en Russie en avril 1873, à l’âge de 76 ans.

Devenus amants, Natalia de Moerder et Alexandre Trofimofsky déménagèrent à Genève, d’abord dans le quartier des Grottes, puis à la Jonction, puis à Cartigny. Enfin, le couple acheta une maison à Meyrin. Alexandre Trofimofsky n’était pas divorcé. Il ne pouvait épouser Natalia. Les biographes s’accordent à penser qu’il était le père d’Isabelle. Mais rien ne l’atteste avec certitude.

La voyageuse elle-même s’est plu à brouiller les pistes. Dans un courrier adressé à son ami tunisien Ali Abdul Wahab, elle affirme être «le triste résultat d’un viol commis par le médecin de Maman». Dans d’autres textes, elle se dit fille d’un médecin turc et musulman. Difficile de la croire lorsqu’on connaît sa propension à travestir la réalité s’agissant des questions d’identité. Déjà lors de son adolescence à Genève, elle aimait se vêtir en homme. Elle signait ses premières nouvelles Nicolas Podolinsky, un pseudonyme qu’elle utilisait également dans sa correspondance avec des personnes connues ou inconnues. Avec ses proches, elle s’inventait des prénoms – Mériem, Nadia. En Algérie, elle voyagea et écrivit sous l’identité masculine de Mahmoud Saadi. Nomade dans l’âme et dans l’imagination, Isabelle Eberhardt n’avait cure des identités qui enferment et du qu’en-dira-t-on. Ses cheveux rasés et ses vêtements masculins n’ont pas empêché de nombreux hommes de vouloir la séduire et de l’aimer. Isabelle était une femme très sensuelle, et s’attacha plusieurs amants avant d’épouser un spahi de l’armée française en Algérie.

Les enfants de Natalia de Moerder n’allèrent jamais à l’école. Trofimofsky s’occupa de leur éducation intellectuelle. Libre-penseur et nihiliste, le précepteur vouait une profonde admiration à Tolstoï. Il aimait cultiver des cactus qu’il tentait de vendre – péniblement – pour gagner quelque argent. Seule Isabelle s’intéressa véritablement à son enseignement. Polyglotte, férue de lecture, elle avait la passion du savoir. Pierre Loti était son auteur préféré. Elle lisait aussi les récits de voyage de Lydia Pachkov, première femme à avoir fait de ce genre de littérature sa profession.

Nourrie d’une culture cosmopolite, Isabelle commence à rêver à l’Orient à l’adolescence. L’engagement de son frère Augustin dans la Légion étrangère en Algérie enflamme son imagination. Elle s’initie à l’arabe à partir de 1896. Une année plus tard, elle débarque sur sol africain à Bône avec sa mère. C’est probablement lors de ce séjour qu’Isabelle se convertit à l’islam. Décédée à Bône, sa mère y fut enterrée selon le rite musulman. Les deux femmes avaient répondu à l’appel d’une religion qui les séduisait par sa beauté et sa simplicité.

De retour à Genève, Isabelle n’a qu’une envie: repartir au Maghreb pour y errer à sa guise. Un projet qu’elle réalisera deux ans plus tard, en 1899, après le suicide de son frère dépressif Vladimir et la mort d’Alexandre Trofimofsky. A partir de cette date, elle va sillonner inlassablement le désert, suscitant la méfiance, voire l’indignation des colons français. Elle sera soupçonnée d’espionnage et de propagande anti-française. L’occupant n’aura de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues, allant jusqu’à l’expulser du territoire algérien.

En revanche, les Arabes lui manifesteront beaucoup d’amitié. Elle se déplace à cheval, seule ou avec des guides, vêtue à la manière d’un cavalier arabe. Elle se fait passer pour un jeune taleb, un lettré voyageant de zaouïa en zaouïa (établissement religieux, ndlr) pour parfaire sa connaissance de l’islam. Mais elle fréquente aussi les quartiers malfamés des villes dans lesquelles elle s’arrête. Elle fume le kif dans les cafés maures et boit jusqu’à l’ivresse. Isabelle cherche à se fondre totalement dans la société musulmane. Ses nouvelles démontrent à quel point l’errante vivait l’Algérie du dedans. Dans ses textes, elle excelle notamment à partager sa passion de la route, qu’elle compare à une «vieille maîtresse tyrannique, ivre de soleil».

Les Arabes ont-ils cru à la fiction de Mahmoud Saadi? Sans être dupes, ils l’ont accepté comme un des leurs. Ils s’accommodaient de l’identité masculine de la jeune femme. Pourtant, son ambiguïté lui valut une tentative d’assassinat, à laquelle elle échappa de justesse.

Les Arabes étaient-ils touchés par son amour de l’islam? En quête d’absolu, Isabelle était respectée par les chefs religieux qu’elle rencontrait. Elle fut même la première Occidentale à être reçue au sein d’une célèbre confrérie soufie, la Quadriya. Son mysticisme la mènera d’ailleurs à se considérer comme une élue de Dieu, voire un marabout.

L’ambition d’Isabelle Eberhardt était de vivre de sa plume. En 1900, elle effectue plusieurs séjours à Paris dans le but d’obtenir des soutiens financiers et de trouver une tribune. La voyageuse russe Lydia Pachkov, avec qui elle entretient une correspondance, tente de lui ouvrir des portes. En vain. La nomade est trop originale, trop étrange. Les Parisiens s’en méfient. Elle rentre bredouille à El Oued, où elle séjourne. Peu après, elle rencontre Slimène Ehnni, son futur mari. Leur amour est objet de scandale aux yeux de l’occupant français, qui tentera d’empêcher leur mariage.

La période littéraire la plus féconde d’Isabelle se situe entre 1902 et 1904. Yasmina, sa première nouvelle d’envergure, paraît en 1902 dans le quotidien de Bône Le Progrès de l’Est. Mais ce n’est qu’en 1903, un an avant sa mort, qu’Isabelle trouve une tribune – le quotidien La Dépêche et le journal l’Akhbar – où elle peut publier régulièrement des articles et des nouvelles. Le directeur de l’Akhbar, le journaliste Victor Barrucand, l’envoie à Aïn Sefra, à la frontière algéro-marocaine, où des troubles ont éclaté. Isabelle suit l’armée française, raconte la rébellion contre l’occupant, la vie des soldats. Barrucand doit s’accommoder de sa paresse, de ses lendemains d’alcool et de kif, et de sa vie désordonnée, qui font d’elle une collaboratrice irrégulière.

A Aïn Sefra, le général Lyautey, chargé de rétablir l’ordre a la frontière algéro-marocaine, se prend d’affection pour elle. Grâce à lui, elle a pu mener ses enquêtes et circuler où elle voulait, notamment dans des zones dangereuses, et partager la vie des légionnaires et des soldats. D’elle, Lyautey disait: «Elle était ce qui m’attire le plus au monde: une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe la vie aussi libéré de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal! […] J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi ce qui en elle faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil.»

Alors qu’elle commençait à se faire un nom, la mort l’emporte le 21 octobre 1904. La journaliste périt à Aïn Sefra lors d’une crue. Affaiblie par des crises de paludisme, elle ne parvient pas à s’enfuir lorsque surgit le flot mortel. Victor Barrucand deviendra le premier éditeur d’Isabelle après sa mort. C’est grâce à lui qu’elle acquerra une notoriété posthume.

Laissons le mot de la fin à sa biographe Edmonde Charles-Roux, pour qui «aucune des pionnières de l’exploration ne peut être comparée à Isabelle, car celle-ci n’a jamais bénéficié de la protection des puissants: «A une époque où des femmes n’affrontèrent les risques des expéditions lointaines que sous forte escorte en emportant leur nourriture et leurs draps de lit, Isabelle ne voyagea qu’avec les vêtements qu’elle avait sur elle et un sac de livres. Ce fut en cet équipage qu’elle s’en alla par les pistes désertes dans le sillage des caravanes. Elle était différente jusque dans sa façon de voyager. Si elle ne ressembla à personne c’est que personne – du moins aucune femme avant ni après elle – ne tenta pareille aventure, et qu’aucun homme ne connut les Arabes et le désert comme elle, qui vécut avec eux.»