Les frontaliers actifs sont 179440 en Suisse à fin mars 2006: un effectif en augmentation de 1,4% en un an. «Cette croissance est la plus faible enregistrée depuis six ans», constate Anouk Bläuer Herrmann à l'Office fédéral de la statistique.

«Je crains que les chiffres ne dérapent», commente Bernard Soguel, initiateur de la conférence des gouvernements de Suisse occidentale. Le ministre neuchâtelois de l'Economie ne conteste pas les chiffres de l'OFS. Il invite à les lire avec un œil critique. Tout comme il relativise «l'euphorie du Seco qui affirme que tout va pour le mieux» sur le marché du travail depuis la mise en œuvre de la libre circulation des personnes.

Attractivité des centres urbains

«Nous constatons, à Genève comme dans les villes des Montagnes neuchâteloises, très proches de la frontière française, une augmentation importante du nombre de frontaliers. Elle illustre l'embellie conjoncturelle. Car en parallèle, le chômage diminue, sous la barre des 4% à Neuchâtel à fin juin. Elle confirme par ailleurs la forte attraction des centres urbains, ce qu'on savait. Les régions moins urbanisées, comme la vallée de Joux ou le Jura, n'enregistrent pas un afflux de frontaliers aussi important.

»Ce qu'on n'avait moins programmé, c'est l'irruption de nouvelles agences de placement, venues en nombre à La Chaux-de-Fonds et au Locle, spécialisées dans le recrutement de frontaliers qu'elles vont chercher au-delà de Pontarlier. Des travailleurs plus jeunes, plus mobiles et plus malléables. Je crains un effet sur les salaires», explique Bernard Soguel.

Concurrence entre frontaliers

Pas seulement sur les revenus des travailleurs suisses, mais également en France voisine, avec un risque de concurrence entre frontaliers eux-mêmes.

Le ministre socialiste, fervent partisan des accords bilatéraux et de la libre circulation des personnes, répercute ce que beaucoup clament au café du commerce: l'afflux de «nouveaux» frontaliers risque de générer une dégradation des conditions sociales. «C'est encore intuitif, mais nous avons des exemples», poursuit Bernard Soguel, qui en a informé «à deux reprises» le ministre fédéral de l'Economie, Joseph Deiss.

Et la surveillance?

N'est-ce pas le rôle des commissions tripartites de surveillance de s'assurer que la libre circulation ne provoque pas de dumping salarial? «Si, bien sûr, mais elles n'y parviennent pas, faute de moyens», constate le Neuchâtelois, qui a fâché les membres de sa commission cantonale. «Il est difficile de démontrer des abus répétés, comme le stipule le carcan juridique. Les représentants des syndicats et du patronat n'amènent pas les cas litigieux sur la table. Ceux qui ont été examinés ont été dénoncés par les services de l'Etat.»

Bernard Soguel s'emploie à étayer ses soucis, à «inventorier ce qui ne va pas», pour présenter «des cas très concrets» à Jean-Daniel Gerber, directeur du Seco. «A l'époque, lorsqu'il était à la tête de l'Office des réfugiés, nous avions trouvé de bonnes solutions concernant l'asile avec lui, confie le Neuchâtelois. On devrait y parvenir ici aussi.» Son projet: tenir à l'œil les agences de placement «qui dérapent».

Ouverture bénéfique

«Nous sommes parvenus à faire accepter les bilatérales en 2005. De nouvelles échéances se profilent en 2007 et 2009. Il faut être en mesure de démontrer que l'ouverture est très bénéfique à la Suisse et que nous avons des solutions pour les travailleurs étrangers qui posent problème dans les zones frontalières.»

Une hausse plus faible

S'il s'accroît en chiffre absolu(+ 2500 entre 2005 et 2006), l'effectif des frontaliers conserve une part identique du total des personnes actives en Suisse: 4,3%. Il y a cinq ans, ce rapport était de 3,7%. Présentée comme la plus faible de ces six dernières années, la hausse de 1,4% des frontaliers reste supérieure à l'augmentation du nombre des actifs occupés en Suisse:+ 0,7%.

L'évolution n'est pas uniforme, tant s'en faut. En régression en Valais, en Suisse orientale et dans le Nord-Ouest du pays, l'effectif des frontaliers s'accroît fortement en Suisse occidentale:+13% à Genève (+45% dans la région lémanique en cinq ans),+ 6,4% à Neuchâtel,+ 6,7% dans le Jura. Avec des nuances dans la lecture des chiffres.

L'OFS ne retient qu'un peu plus de 44000 des 52000 frontaliers comptabilisés à Genève, qualifiés d'actifs. Dans le Jura, Nicole Gigon, responsable des Offices de placement, note que «le système de comptabilisation a changé. On est plus proche de 3800 que des 4000 annoncés. Un effectif stable de longue date», relativise-t-elle.

D'abord le tertiaire

Les nouveaux frontaliers ont en priorité été embauchés dans le tertiaire (+36% en cinq ans). Ils restent toutefois surtout actifs le secteur industriel: 41%, contre 24% pour l'ensemble de la population active en Suisse.

Les frontaliers sont d'abord des hommes (64%), âgés de 25 à 39 ans (43%). Un actif sur treize est frontalier dans l'Arc lémanique (7,8%); près de un sur 10 dans le Nord-Ouest (9,3%), 7,8% dans le canton de Neuchâtel, 12% dans le Jura et un sur cinq au Tessin (19,4%).