L’arrivée du froid hivernal déclenche l’ouverture des hébergements d’urgence dans les villes. Dans le canton de Vaud, le nombre de sans-abri, bien que pas toujours facile à établir avec précision, a tendance à augmenter. A Lausanne, qui concentre la plupart des structures d’accueil, on comptait 170 sans-abri en 2012, contre 250 en 2018. A ces 250 s’ajoutent des personnes qui dorment «dans des squats ou des logements précaires», explique Oscar Tosato, le conseiller municipal chargé de la Cohésion sociale.

L’occupation des hébergements d’urgence lausannois (La Marmotte, Sleep In, L’Etape) va croissant: entre 2013 et 2017, le nombre de nuitées a passé de 32 700 à 36 500. Si c’est lié à l’augmentation du nombre de places et à une ouverture plus longue des centres, c’est aussi parce que la précarisation s’accentue, selon la conseillère nationale socialiste vaudoise Ada Marra, présidente de la Fondation Mère Sofia.

Occupation maximale

Pour y faire face, notamment en hiver, l’association a lancé en janvier dernier un projet pilote d’accueil de nuit, avec le soutien de la ville de Lausanne. Le concept du «Répit»: pas de lit, gratuit et sans inscription préalable. Bien que l’avenir du Répit soit incertain, sa fréquentation a été «énorme», assure la socialiste. La capacité maximale des locaux, soit 80 places, a souvent été atteinte.

Le public? Très hétérogène, répond Ada Marra. Si elle constate un faible taux de femmes, qui utilisent des structures plus adaptées, comme des foyers pour femmes, l’élue estime que ces hébergements attirent autant de résidents suisses que de migrants (permis C ou requérants). «La population dans la précarité a tendance à changer.»

Jeunes et vieux touchés

Ailleurs dans le canton, les abris gérés par Caritas Vaud, soit Le Hublot à Vevey (19 places) et La Lucarne à Yverdon (23 places), sont fréquentés par 30 à 40% de «locaux», soit des personnes ayant un statut légal ou un contrat de travail en Suisse, précise le responsable, Cyril Maillefer. Depuis quelques années, l’organisation constate que ce public a doublé. La population issue de la migration se fait plus rare, ainsi que les Roms, une tendance qui se poursuivra à la suite de l’interdiction de la mendicité, selon le spécialiste.

Comment expliquer ce nouveau visage de la précarité? Par le marché de l’emploi, d’une part: «Les personnes au bénéfice d’un contrat de travail à durée déterminée (CDD) ont de la peine à trouver un logement», explique Cyril Maillefer. D’autre part, par le marché du logement justement, cher et saturé. «On entre vite dans une spirale d’exclusion.»

Les jeunes dès 18 ans sont de plus en plus nombreux à pousser la porte des centres de Caritas Vaud. Souvent sous curatelle, ils cumulent plusieurs difficultés: rupture scolaire ou professionnelle couplée à un conflit familial. Les personnes âgées font aussi partie des nouveaux démunis: en cause, le délitement familial et le manque de moyens. Les personnes avec des troubles psychiques, souvent à l’AI ou à l’aide sociale, de plus en plus soignées en ambulatoire, atterrissent aussi dans les hébergements d’urgence.

Pointe de l’iceberg

«Ce n’est que la face immergée de l’iceberg», avertit Cyril Maillefer. Il y a tous ceux qui n’osent pas franchir la porte, par peur d’être stigmatisés. Certains dorment dans une voiture, au camping ou squattent un canapé chez des amis. «Des SDF locaux ignorent parfois que nos hébergements d’urgence ne sont pas réservés aux migrants, comme ce retraité qui dormait sur un parking d’Yverdon depuis quatre mois.»

Les places sont-elles suffisantes pour les démunis du canton? Le Hublot à Vevey est rempli à «90%», selon Cyril Maillefer. S’il salue la quantité de l’offre à Lausanne, il est d’avis qu’il faut davantage l’élargir aux régions périphériques. Pour une personne dans la précarité, se déplacer est une contrainte de plus, qui aggrave sa situation, explique le responsable des centres Caritas vaudois.

Encore rien à Nyon

La région de Nyon, sur La Côte, ne dispose d’aucune infrastructure. «Nous sommes conscients qu’il y a un manque», admet Stéphanie Schmutz, municipale nyonnaise chargée de l’Action sociale. Un projet d’une dizaine de places, en collaboration avec l’association Entrée de secours venant en aide aux toxicomanes, est «à bout touchant».

A Lausanne, si l’offre est généreuse, elle reste insuffisante «à certaines périodes de l’année», concède Oscar Tosato. Alors que 250 personnes cherchaient un toit en février dernier, le nombre de places maximal s’élève à 202. Une sous-capacité qui découle de la difficulté de «savoir combien et quand il y aura des personnes de passage», soit essentiellement des Africains (50%) et des Roumains (35%), selon le municipal.