Un record: 70 115 travailleurs (sur 235 000). C’est le nombre de frontaliers atteint fin 2020 au Tessin, soit 28,4% de sa population active, le plus haut taux parmi les grandes régions suisses.

Ce nombre est-il problématique? «Non, pas en soi», répond Luca Albertoni, directeur de la Chambre de commerce tessinoise, soulignant que ce chiffre doit être pris avec des pincettes. «Il représente le nombre de permis émis et non les postes de travail en tant que tels. Il comprend aussi des temps partiels ou des gens licenciés, mais dont le permis reste en vigueur…»

Pour l’économie, ces travailleurs sont importants, poursuit-il. «Comme à Genève ou à Lausanne, notre secteur sanitaire ne survivrait pas sans eux», fait-il valoir, ajoutant que durant l’été, l’hôtellerie et la restauration ont aussi fonctionné à plein régime. Là où il faut réfléchir, c’est par rapport aux secteurs où le travail des résidents se voit substitué, convient-il. «Nous avons du reste promu une convention collective de travail (CCT) pour les architectes et les ingénieurs afin d’éviter le dumping salarial.»

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S’il reconnaît que la pression est plus forte au Tessin que dans les autres régions frontalières, Luca Albertoni considère que Berne ne peut faire une lex Ticino sur mesure. «D’ailleurs, les milieux économiques tessinois ne veulent pas d’un statut spécial. Il ne serait pas justifié. Il y a d’autres instruments dans la loi suisse pour combattre les abus.»

Frontaliers de plus en plus formés

Selon l’Office cantonal de la statistique (Ustat), ces seize dernières années, le nombre de frontaliers a doublé et, en dix ans, la proportion de ceux ayant une formation universitaire est passée de 20% à 30%. Dans certaines communes, ils représentent plus de 60% des travailleurs. Ils arrivent de régions – Côme, Lecco, Varèse, Verbano-Cusio-Ossola – où le salaire horaire moyen équivaut à une douzaine de francs. Leur salaire mensuel – qui n’a pas bougé en dix ans – est en moyenne inférieur de 1500 francs à celui des Suisses (qui, lui, a augmenté de 10%).

«Les frontaliers ne sont pas une réponse à la pénurie de travailleurs dans certains secteurs. Ils répondent aux pressions exercées par le patronat sur le marché du travail et les salaires», soutient Giangiorgio Gargantini, secrétaire régional d’Unia au Tessin. Des secteurs entiers sont désormais inaccessibles pour les résidents, déplore-t-il. «Un professionnel ne peut accepter 3500 francs brut pour vivre en Suisse.» Les solutions, selon lui, passent par des CCT et un salaire minimum plus élevé que celui qui entrera en vigueur fin 2021 (une vingtaine de francs).

Crise plus forte en Italie

La grande différence avec les autres zones frontalières, c’est que le Tessin voisine l’Italie où la crise est beaucoup plus forte qu’ailleurs, avance-t-il. «C’était la crise avant la pandémie. La situation ne fera probablement qu’empirer.» Or, les députés tessinois ne le font pas valoir à Berne, la majorité représentant le patronat, affirme-t-il, citant un exemple. «En 2018, une CCT a fixé à 3600 francs le salaire brut dans les stations-service. Au Tessin, les patrons ont fait recours, avec succès, de sorte qu’on n’a toujours pas de salaire minimum pour le secteur. Un de nos conseillers nationaux est propriétaire d’un des grands groupes de distributeurs d’essence.»

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«Il y a sans doute une certaine hypocrisie, considère l’économiste Sergio Rossi, une part de la classe politique culpabilise les frontaliers qui «volent» les emplois aux Tessinois, alors qu’elle a des intérêts économiques à soutenir leur engagement.» A Genève ou à Bâle, dans une mesure beaucoup plus grande, les travailleurs frontaliers ont un profil complémentaire à celui des résidents, constate-t-il. Au Tessin, les coûts qui devraient être portés par les entreprises sont reportés sur la collectivité publique, en termes d’aides sociales, d’assurance maladie. «On assiste à un cercle vicieux d’appauvrissement où toute l’économie est tirée vers le bas. Sans compter que chaque année, huit cents jeunes «cerveaux» traversent les Alpes pour travailler, et s’ils reviennent, c’est en vacances.»