La nomination, par le président égyptien Mohamed Morsi, de 17 gouverneurs dont un tiers sont réputés pour être des islamistes proches des Frères musulmans a entraîné la démission du ministre du Tourisme – le technocrate indépendant Hicham Zazou – et provoqué heurts et manifestations à deux semaines de celles prévues pour protester contre la dérive autoritaire du pouvoir en place, qui renforce ainsi encore «la présence du camp présidentiel à des postes clés de l’organisation administrative et sécuritaire du pays», dit La Croix.

En Suisse, l’accession de ce fondamentaliste nommé Adel Mohamed al-Kayat au gouvernorat de la région de Louxor résonne de manière douloureuse puisqu’elle rouvre les plaies du terrible massacre du 17 novembre 1997, cet attentat terroriste islamiste au cours duquel 62 personnes avaient été tuées et mutilées, dont 36 Suisses, piégés dans le temple de la reine Hatchepsout. L’attaque avait été attribuée à la Gamaa al-Islamiya, que codirigeait alors le nouveau gouverneur.

Démission réclamée

«Guerre psychologique entre soutiens et adversaires de Morsi», titre ainsi le journal libéral cairote Al-Masri Al-Youm, qui fait état, selon la traduction fournie par Courrier international, d’un «soulèvement populaire contre la nomination de gouverneurs Frères». D’ailleurs, précise le quotidien, «l’opposition continue de préparer une grande manifestation pour le 30 juin», date du premier anniversaire de l’élection de Morsi, «et revendique plus de 15 millions de signatures» pour une pétition réclamant la démission du chef de l’Etat.

Selon l’agence Reuters, que relaie notamment Le Nouvel Observateur, «de nombreux professionnels du tourisme de l’ancienne cité pharaonique de Thèbes redoutent, en plus des conséquences négatives pour le tourisme des soubresauts politiques de l’après-Moubarak, que cette nomination n’effraie un peu plus les visiteurs étrangers».

L’intéressé nie

L’intéressé a cependant affirmé «qu’il n’avait jamais eu de rôle dans les activités militantes de la Gamaa al-Islamiya et il s’est engagé à accueillir les touristes dans sa ville» en toute sécurité, sachant évidemment que «le tourisme joue un rôle clé dans l’économie égyptienne, qui souffre déjà de la désaffection des investisseurs étrangers depuis la «révolution du Nil» de janvier-février 2011».

«C’est une catastrophe, la situation commençait à peine à s’améliorer et, en un seul geste, tout a été bousillé», déplore dans Libération Ghaled Canaan de Sakkara Tours, une des principales agences de voyages à destination de l’Egypte. «Mohamed Morsi veut détruire le tourisme. Il menace de mort les voyageurs en nommant cet homme à la tête du gouvernorat de Louxor», renchérit Ihab Moussa, qui préside la Coalition égyptienne pour soutenir le tourisme.

La «frérisation» de l’Etat

Et d’ajouter qu’«un an après l’élection de Morsi, le «processus de frérisation» de l’Etat, jusque-là limité, semble bel et bien en marche». Ce contre quoi de nombreux autres hôteliers et agents touristiques se sont mobilisés», indique l’Independent britannique.

Certains observateurs craignent que la base salafiste, juge Slate Afrique, «ne s’accommode pas de l’ouverture touristique d’une région comme Louxor. Visitée par des millions de touristes chaque année, la Vallée des Rois est une des attractions les plus prisées des étrangers. Short, alcool, bains de soleil et mixité ne doivent donc pas être remis en question.»

Après Sadate, déjà…

Le site rappelle aussi qu’Adel Mohamed al-Kayat, «après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, […] avait été arrêté par la police égyptienne, au même titre que ses camarades de la Gamaa al-Islamiya». Et s’étonne aussi, «car les salafistes ne sont pas connus pour être des amoureux de la culture antique, pré-islamique. Les temples, les dieux et les reliques relèvent, selon eux, de la culture païenne. Il n’est pas rare que des prédicateurs salafistes se lancent dans des diatribes musclées contre ces vestiges de l’Egypte antique tant adulés des touristes étrangers.»

Par comparaison, «c’est un peu comme si le survivant des deux frères Tsarnaev devenait maire de Boston dix ans après l’attentat» ou «comme si un membre d’Al-Qaida était aujourd’hui nommé à la mairie de New York», rapporte Le Monde, en citant les propos sarcastiques tenus sur les réseaux sociaux par les internautes égyptiens, qui résument «le haut-le-cœur éprouvé par bon nombre de leurs compatriotes».