Tout ça pour ça! A 21h30, au terme d’une assemblée animée et surchauffée, les libéraux genevois ont choisi jeudi soir de ne pas choisir. Sur les 130 militants qui ont voté, 75 se sont prononcés pour le double ticket. Ils proposeront donc au Parti libéral-radical (PLR) deux candidats à la succession de Pascal Couchepin aux profils très différents: les conseillers nationaux Martine Brunschwig Graf, 59 ans, et Christian Lüscher, 45 ans. Principal motif de cette décision, défendue par le président du parti, Michel Halpérin: éviter de diviser les militants pour des affaires fédérales à trois mois des élections cantonales.

Délicat dilemme

Si cette option se dessinait déjà depuis quelques jours en coulisses, l’affaire n’était pas dans le sac pour autant. Certains ténors du parti ont tenté de convaincre que l’option du ticket en duo pourrait être perçue comme arrogante sur la scène nationale.

De leur côté, les deux parlementaires en lice pour le Conseil fédéral ont plaidé devant les quelque 130 libéraux qui étaient rassemblés dans la torpeur de l’été, pour les convaincre de les désigner, sans toutefois prendre position sur la double candidature.

«Occasion à saisir»

C’est Martine Brunschwig Graf, douze ans de Conseil d’Etat genevois au compteur et élue à Berne depuis 2003, qui ouvre les feux. «Vous êtes ma famille politique», dit-elle à l’assemblée. Avant de se lancer sur un ton calme dans un plaidoyer mettant en avant la nécessité de travailler sur l’image perdue de la Confédération. La parlementaire relève la symbolique du lieu où les libéraux sont réunis, le Château de Penthes, qui accueille notamment le Musée des Suisses dans le monde. «On apprend ici comment la Suisse s’est illustrée dans le monde au fil des siècles, mais elle fait face aujourd’hui à de nouveaux défis et ne peut pas s’appuyer sur son seul passé. Nous sommes en position de faiblesse. Nous devons désormais exiger des autres le respect des règles que nous observons nous-mêmes.»

La favorite a tenté de mettre en avant son long parcours dans un exécutif, celui qui fait défaut à son adversaire. «L’art de gouverner est difficile. Il faut savoir faire des compromis sans compromission, trouver des appuis au-delà de son groupe sans perdre de vue ses objectifs.» La Fribourgeoise d’origine souligne également qu’elle connaît les rouages de la politique fédérale, elle qui a présidé des conférences intercantonales lorsqu’elle était conseillère d’Etat chargée de l’Instruction publique ou des Finances. Aujourd’hui, elle estime qu’il est temps pour elle de «saisir l’occasion».

«Coup de foudre fédéral»

Le candidat autoproclamé Christian Lüscher prend le relais au micro, sur un ton très vif. Il énumère des propositions pour sortir la Suisse de l’isolement dans lequel elle se trouve depuis l’éclatement de la crise UBS. Considéré par nombre de libéraux comme l’outsider de la course genevoise, l’avocat se distingue par le caractère concret de ses propositions très axées sur les finances. «En politique extérieure, nous devons retrouver des relations harmonieuses avec nos partenaires principaux, et surtout les Etats-Unis.» L’ex-député au Grand Conseil genevois, élu au National depuis deux ans, souligne que malgré les douze accords de double imposition signés par la Suisse avec d’autres Etats, «une épée de Damoclès planera sur nous tant que le problème d’UBS ne sera pas réglé». Au plan intérieur, clame-t-il, «le secret bancaire doit être préservé, ou à tout le moins l’esprit dans lequel il a été créé».

Quant à ceux qui estiment sa prétention à conquérir un siège au Conseil fédéral cavalière, Christian Lüscher rétorque: «Certains me trouvent trop inexpérimenté, trop jeune ou trop ambitieux. Mais le fait d’avoir l’ambition de servir son pays constitue-t-il une erreur? Ceux qui me connaissent le savent: j’ai eu le coup de foudre pour la vie parlementaire et je suis plus que jamais disposé à me consacrer pleinement à ce pays.»

«Nouvelle Genferei»

Au terme des plaidoiries, aucun candidat ne s’impose au point de convaincre les libéraux de n’en présenter qu’un seul. Lors de la discussion sur la stratégie à adopter, certains ont tenté de démontrer qu’un ticket avec un seul nom serait plus solide. Ancien président des libéraux suisses, Jacques-Simon Eggly a mis en garde la salle devant une nouvelle «Genferei» qui mettrait à mal la crédibilité du parti à Berne. «Envoyer un couple à la fraction libérale-radicale à Berne apparaîtra comme de la désinvolture, de l’indécision voire de l’arrogance.» Même appréciation de Chantal Balet, ex-cheffe de file d’economiesuisse: «Nous ne devons pas nous disperser. Savoir trancher constitue l’honneur du parti.»

En vain. C’est finalement les enjeux de la politique locale, et donc la perspective des élections cantonales de cet automne qui ont prévalu. En choisissant de ne pas choisir, les libéraux genevois, lâchés par les radicaux genevois au profit du Vaudois Pascal Broulis, se sont au moins préservés d’une division en deux clans.