Féminisme

La non-mixité, source de controverses

La communication et les modes d’organisation non mixtes de la grève des femmes relancent le débat sur le rôle des hommes dans les mouvements féministes

Suite aux débats autour de la place des hommes dans la grève des femmes, les organisatrices ont jugé nécessaire de clarifier: oui, les hommes sont appelés à participer. Mais ils sont priés de rester en retrait.

«Notre grève n’est pas contre les hommes, mais contre le patriarcat. Nous invitons les hommes solidaires à nous soutenir, en permettant aux femmes de faire la grève. Elles seront au premier rang, cela me paraît évident», précise Michela Bovolenta, coordinatrice. Ce jour-là, les hommes sont donc exhortés à se cantonner aux rôles subalternes occupés majoritairement par les femmes d’ordinaire: garde des enfants, repas, logistique. Et à assurer «le service minimum» au travail, sans faire du zèle: la grève, après tout, vise à montrer l’impact de l’absence des femmes.

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«On risque de manquer une opportunité»

Cette inversion des rôles irrite. Certains y voient du «sexisme à l’envers». D’autres redoutent qu’un entre-soi féministe n’affaiblisse l’impact du mouvement. Pour Johan Rochel, féministe, les comités d’organisation non mixtes ne posent «aucun problème». C’est la communication autour du 14 juin qu’il estime maladroite: «Le débat sur la participation des hommes ne part pas bien, il est conflictuel. Si le discours n’est pas inclusif, la plupart des hommes ne se sentiront pas concernés.»

A ses yeux, le 14 juin doit rassembler autant de monde que possible, à condition de laisser les premiers rôles aux femmes. «On n’atteindra pas l’égalité sans la contribution masculine. Or là, certaines semblent dire: si vous ne venez pas, cela ne nous dérange pas. On risque de rater une grande opportunité, alors même que les lignes bougent: le vent tourne en faveur de l’égalité.»

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«On en revient toujours à se demander quelle place laisser aux hommes», s’agace Léonore Porchet, conseillère communale lausannoise verte. «Nous menons une révolution pour réclamer une part du gâteau. Des hommes devront renoncer à des privilèges, ce n’est pas un combat main dans la main. Que ceux qui sont solidaires cessent de nous dire comment faire et prennent plutôt leur bâton de pèlerin pour convaincre les autres. Moi j’en ai marre de devoir faire de la place aux hommes!»

La non-mixité: un outil politique

Pour Michela Bovolenta, il y a un malentendu: «Nos comités d’organisation sont non mixtes, mais il n’a jamais été question que la grève soit réservée aux femmes.» L’organisation non mixte part d’un constat: le mouvement féministe n’échappe pas aux structures patriarcales. «Les divisions classiques se reproduisent et les femmes se retrouvent cantonnées aux rôles subalternes», souligne Alban Jacquemart, sociologue à l’Université Paris-Dauphine.

Le mouvement de libération des femmes (MLF) crée des groupes de discussion sans hommes dans les années 1970. Une forme délaissée plus tard au profit d’un discours plus inclusif. Les espaces non mixtes reviennent en force aujourd’hui. Les militantes de la grève des femmes revendiquent ce fonctionnement pour son efficacité. «Cela permet de mettre sur la table des expériences de sexisme qui ne s’exprimeraient pas, sinon. Hors des comités, les hommes peuvent participer à toutes les autres instances impliquées dans la préparation de la grève et ils sont nombreux à le faire, dans les syndicats», renchérit Vanessa Monney, organisatrice vaudoise.

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La culture du consensus bousculée

«Ceux qui s’opposent à la non-mixité n’ont en général pas l’habitude d’être limités dans leur accès à l’espace public ou à la parole. On confond un outil de lutte avec un projet politique: derrière cela, il y a la hantise d’un monde sans hommes, relève Alban Jacquemart. Mais il n’y a aucune contradiction entre la non-mixité et le ralliement des hommes au mouvement féministe. Car, en général, espaces mixtes et non mixtes coexistent.» Le sociologue remarque que ce choix n’est pas l’apanage des mouvements sociaux: «Dans les entreprises, on voit se créer des réseaux de femmes. Ils ne choquent pas, parce qu’ils ont un caractère plus lisse.»

Ce qui dérange aussi, c’est le message d’une partie des féministes, qui estiment pouvoir se passer des hommes dans leur combat. Une idée qui heurte la culture helvétique du consensus. «Pendant longtemps, la lutte pour l’égalité ne pouvait pas se faire sans relais masculins, puisque les hommes étaient seuls habilités à accorder davantage de droits politiques aux femmes», souligne l’historienne Pauline Milani. Les défenseurs de l’égalité ont privilégié la stratégie des petits pas et de la discussion. Les années 1970 voient émerger un discours politique plus radical. La grève des femmes, finalement, fait un compromis: les hommes ne sont pas exclus du mouvement, mais des positions de meneurs.


«L’entre-soi vexe toujours un peu»

Rester entre soi ou chercher des alliés? Tous les mouvements sociaux se trouvent confrontés à cette question à un moment donné, explique le sociologue et député vert genevois Jean Rossiaud

Le Temps: Est-on légitime pour défendre la lutte des Noirs si on est Blanc? des gays si on est hétéro? des femmes si on est un homme?

Jean Rossiaud: Oui, du moment que l’on partage les valeurs prônées par le mouvement et qu’on estime que son action doit nous permettre de nous libérer d’un système qui nous est nocif.

Le mouvement organisant la grève du 14 juin a pu apparaître divisé sur l’inclusion des hommes solidaires envers la cause des femmes. Votre réaction?

Il ne s’agit pas d’une division. Les organisatrices partagent les mêmes objectifs: la défense des intérêts des femmes dans un système patriarcal, voire machiste. J’y vois davantage une divergence sur les modalités de l’organisation de la grève et des manifestations. Une divergence que l’on retrouve dans tous les mouvements sociaux.

Le mouvement afro-amércain a aussi connu cette divergence.

C’est un bon exemple. A la fin des années 1960, les Black Panthers ont créé une lutte non blanche pour mieux revendiquer leur identité et se la réapproprier de manière positive. Il y a aussi eu la négritude, un mouvement littéraire où des Noirs écrivaient pour les Noirs, ou encore le mouvement culturel Black is beautiful.

Cet entre-soi leur a-t-il été reproché?

Oui. Les revendications d’identité sont mal perçues car exclusives par définition. L’entre-soi vexe toujours un peu ceux qui désireraient être dans le mouvement. Pourtant, à un moment donné, il est important et naturel de dire: c’est notre combat, pour nous et par nous. La non-mixité des comités d’organisation de la grève du 14 juin peut se comprendre et s’expliquer ainsi.

La diversité de points de vue risque-t-elle de diviser un mouvement?

La divergence des points de vue et des pratiques sociales font la diversité et la vitalité d’un mouvement. En référence à la physique quantique, j’aime dire qu’un mouvement est à la fois onde et particules: des dynamiques qui s’inscrivent dans l’histoire et dans le futur, d’un côté, et des organisations de la société civile, de l’autre. La force d’un mouvement est de jouer de la diversité des luttes pour rassembler davantage de pluralité. On l’a vu avec #MeToo: une femme a déclenché une onde de choc toute seule. Trop centraliser une lutte comporte le risque de retrouver une hiérarchie proche du système que l’on essaie de combattre ou de scléroser le mouvement.

Est-il important d’avoir des hommes solidaires le 14 juin?

Pour revenir à la théorie, certains marxistes invitaient les ouvriers à se réunir d’abord entre eux pour voir comment renverser la bourgeoisie, puis à rechercher des «alliés objectifs»; des personnes qui partagent leur désir d’émancipation et d’égalité sans en être les principaux sujets: intellectuels, étudiants ou paysans. De la même manière, après s’être réunies entre elles, les organisatrices de la grève du 14 juin élargissent leur lutte aux hommes qui ont envie de la soutenir et de s’y associer. En les incluant, le mouvement grandit et davantage de revendications et de pressions deviennent possibles. Laure Gabus

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