D’outre-Suisse (2/7)

Sur nos monts, quand le Bouddha s’éveille

Au Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey, le monastère et Centre des hautes études tibétaines Rabten Choeling rassemble nonnes, moines et laïcs depuis 1977. Un cocon surprenant au cœur du canton de Vaud

Chaque mardi de l'été, «Le Temps» se promène dans un de ces lieux, en Suisse, qui évoquent d'autres paysages, géographiques et/ou temporels.

Episode précédent:

Augusta Raurica, l’Italie antique au bord du Rhin

Une vingtaine d’hommes et de femmes avancent en file indienne, le crâne rasé, vêtus de toges orange et pourpre. Au bout de ce cortège de moines et de nonnes bouddhistes, leur maître. Ils empruntent un petit chemin dallé, ouvrent une porte et enlèvent leurs sandales. Tandis qu’ils gravissent un escalier, des chants solennels se font entendre.

Ils entrent alors dans un temple spectaculaire où une petite centaine de personnes sont assises en tailleur sur des coussins rouges, disposés sur un immense tapis. Face à elles, un siège sur lequel vient s’asseoir le maître, devant un autel à l’effigie du fondateur du temple, et trois impressionnants bouddhas dorés. Au plafond, une toile de guirlandes en tissu.

En s’approchant des larges fenêtres de bois, l’illusion d’être dans un temple tibétain perdure encore quelques instants, en suivant des yeux les drapeaux de prière qui flottent au vent. Toutefois, l’étendue d’eau que le temple surplombe n’est pas un lac sacré, mais le Léman. Et les superbes montagnes qui nous font face ne sont pas l’Himalaya, mais les Alpes valaisannes et savoyardes.

Nous sommes au Mont-Pèlerin, à 820 mètres d’altitude, à Rabten Choeling, monastère et Centre des hautes études tibétaines. Y vivent environ 25 moines, une petite dizaine de nonnes et une vingtaine d’étudiantes et étudiants laïques. Tibétains et Occidentaux confondus.

Au cœur de l’année tibétaine

Ce jour de juin n’est pas n’importe lequel pour les résidents du monastère. «Vous êtes arrivée au cœur de l’année bouddhiste!» se réjouit Marie-Claude, la nonne qui m’accueille. Cette Suissesse est résidente depuis 2001. Elle poursuit: «Nous suivons entre début juin et début juillet la transmission du Lamrim, l’enseignement de la voie progressive vers l’éveil. Et aujourd’hui, jour de pleine lune, c’est à la fois le jour où Bouddha est né, celui où il a atteint l’éveil complet et celui de son parinirvana, de son décès.»

En ce jour sacré, certains ont fait vœu de s’abstenir de toute action négative et activité futile et de ne manger qu’un seul repas. Les prières et activités vertueuses s’intensifient. Le centre a été créé en 1977 par Gueshé Rabten Rinpotché, assistant philosophique du dalaï-lama, pour répondre à un besoin de la communauté tibétaine en exil mais aussi d’Européens désireux de suivre ses enseignements. Parmi eux, Anne Ansermet, fille du chef d’orchestre, qui a soutenu la fondation du lieu. Sous le temple trône une stèle qui rappelle les premiers enseignements du maître en Suisse, en 1974 à Rolle, quelques années avant l’ouverture du centre.

«Il y a toujours eu ce mélange entre Tibétains et Européens, parce que le Vénérable Gueshé Rabten Rinpotché a été le premier à donner des enseignements aux Occidentaux», précise le Vénérable Helmut, ou Helmut Gassner au civil, moine et résident depuis la fondation du monastère. Lui-même Autrichien, il a déménagé ici après des études à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, pendant lesquelles il a rencontré le maître.

Si le dalaï-lama est venu rendre visite au monastère les premières années, les liens sont aujourd’hui distendus. La vénération d’une déité nommée Shugden, qu'il juge néfaste, en est la cause. «Il s’agit d’une question de politique tibétaine intérieure, due à l’influence d’un groupe de l’entourage de Sa Sainteté, réagit le Vénérable Helmut. Ce n’est pas une question religieuse et elle ne change en rien le cheminement spirituel ni le quotidien des communautés concernées.»

Depuis le décès de son fondateur en 1986, le centre est dirigé par son plus proche disciple, le Vénérable Gonsar Rinpotché. Cet après-midi-là, c’est lui qui s’adresse à la petite foule qui remplit le temple. Chacun, en entrant, a effectué un salut, en s’agenouillant trois fois, la tête sur le sol et les mains jointes.

Derrière les deux rangées de religieux, les laïcs qui prient et écoutent les enseignements ne sont pour la plupart pas des débutants. Beaucoup lisent les textes de prière en langue tibétaine sur des feuillets déposés sur de petites tables rouges. Mais un détail tranche avec le décor: quelques moines lisent les prières sur une tablette ou un téléphone portable.

Par moments, certains s’adonnent à un rituel: ils passent un tissu orange autour de leur cou, comme un tablier. Dans le tissu, entre leurs jambes en tailleur, du riz, souvent accompagné de safran et de pierres précieuses. Ils le versent sur un objet argenté qui comporte plusieurs étages, avant de poser une pointe sur le sommet. Puis de reverser le tout dans le tissu. «Il s’agit d’un mandala en trois dimensions, éclaire Marie-Claude. Il représente ainsi rempli un univers purifié, duquel les souffrances ont été éradiquées.»

Des offrandes pour Bouddha

Le maître s’adresse aussi à son public, en anglais. Il parle de l’importance de ne jamais faire de mal à l’autre. «L’intention de faire du mal compte aussi, précise-t-il. L’action commence dans l’intention.» Tous écoutent avec une grande attention.

Au dehors, deux univers se côtoient. Les bâtiments, jaunes ou en bois, où loges moines, nonnes, étudiants et visiteurs ne détonnent pas avec les maisons des alentours. Mais le long du temple sont alignés des moulins à prière dorés. Marie-Claude les fait tourner. «Ils sont remplis de mantras – de courtes prières – et on les tourne pour que les souhaits soient diffusés.» L’allure du réfectoire est aussi de prime abord assez commune avec ses chaises et ses tables en bois. Mais un autel consacré au fondateur du centre nous rappelle que nous ne sommes pas dans un lieu tout à fait comme les autres.

Ce soir-là, si particulier, des offrandes pour Bouddha entourent l’autel, artistiquement agencées sur deux tables. Pains, fruits, mais aussi chips, crackers, sodas et biscuits. Des aliments qui finiront à la cuisine, pour la consommation du centre. «Ces offrandes extérieures symbolisent nos offrandes intérieures, raconte Marie-Claude. Ce sont tous les efforts que nous faisons pour affiner notre caractère et devenir une meilleure personne.» Et tandis que les prières continuent de résonner dans le temple, la nuit tombe sur le Mont-Pèlerin, quelque part entre la Suisse et le Tibet.

Publicité