/Je travaille sur le Lac (5/6)

La nostalgie du créateur d’esquifs

Jean-Philippe Mayerat fabrique des bateaux en bois depuis près de trente ans. Ce navigateur contemplatif ancré à Rolle perpétue la navigation lémanique traditionnelle

Dans un angle, un poêle à bois. Au-dessus, dominant le désordre du petit bureau où Jean-Philippe Mayerat se résout à parler chiffres avec ses clients, des étagères ploient sous le poids d’archives consacrées à la navigation lémanique, constituées en 27 ans d’activité. Tout, dans l’atelier rollois du constructeur naval, traduit un goût du passé qu’il cultive avec un acharnement soigneux.

Niché dans la paisible rue des Jardins, au-dessus de la Grand-Rue de la ville côtière, le chantier de Jean-Philippe Mayerat n’a pas les pieds dans l’eau: «Les terrains en rive du lac sont devenus trop chers pour ce type d’activité. Mais ce n’est pas un problème, explique l’artisan, j’ai tout le matériel nécessaire pour remorquer les bateaux.»

Sans les rangées d’outils, le bruit des scies et l’odeur des vernis, le hangar où trônent les embarcations aurait des airs de musée, tant certaines silhouettes détonnent avec ­celles des esquifs qui s’alignent aujourd’hui dans les marinas. Pour preuve, cette massive nau de 8 mètres de long en sapin, réplique d’une barque de pêche du début du XIXe, qui occupe ces jours une place de choix dans l’atelier. «C’est un bateau indigène à fond plat que l’on pouvait tirer à terre, et qui nécessitait beaucoup de monde pour le manœuvrer», explique Jean-Philippe Mayerat. L’artisan est particulièrement fier de ce spécimen-là, la Sapaudia, sorti de son atelier il y a 12 ans. «Je l’ai entièrement construite avec un ami. Nous la sortons à l’occasion des fêtes de patrimoine.»

Cela fait près de trente ans que Jean-Philippe Mayerat, 55 ans, a décidé de se consacrer à la construction et à l’entretien d’embarcations traditionnelles du Léman. L’amour de la navigation l’a saisi à 15 ans, alors que cet Yverdonnois d’origine vivait à Rolle depuis peu: «Sur l’eau, on est loin des contingences du monde. Je voulais une activité qui prolonge le plaisir des vagues et du vent.» Il a fallu convaincre une mère institutrice et un père occupé à réaliser des films documentaires, peu familiarisés avec le milieu lacustre.

Navigateur contemplatif, Jean-Philippe Mayerat ne goûte ni les régates, ni la compétition. «Je voulais faire des bateaux en bois, car je n’aime pas le plastique, explique-t-il.» Un luxe que son jeune ouvrier et l’apprenti qu’il forme ne pourront pas se permettre. «Nous ex­ploitons un marché de niche et, aujourd’hui, il est indispensable de savoir aussi faire des bateaux en matériau composite», poursuit-il.

Au même titre que ses confrères actifs dans une demi-douzaine d’autres chantiers du même type autour du Léman, Jean-Philippe Mayerat travaille au rythme des saisons. «Au printemps, l’activité d’entretien est intense. C’est à ce moment qu’on prépare les bateaux de nos clients pour les remettre à l’eau.» Grâce aux réparations et à la peinture, l’artisan peut financer l’autre volet de son activité: la restauration d’anciens bateaux et la construction d’embarcations traditionnelles. «Je construis en moyenne un bateau par an», précise Jean-Philippe Mayerat. Celui dont il est le plus fier, c’est une baleinière à rames de plus de 10 mètres, réalisée il y a quelques années pour la société de sauvetage de Saint-Prex. «Je suis parti d’une page blanche, j’ai dessiné le bateau, je l’ai construit et j’ai choisi jusqu’à la dernière corde», avec, à l’appui, des heures de recherche dans des ouvrages historiques de navigation.

Ce genre d’aubaine fait figure d’exception, concède le Rollois. Mais il reste une clientèle d’amateurs pour des canots en bois, ces bateaux de plaisance typiques du lac. «On arrive à les fabriquer pour un prix abordable. Avec la voile et le ­gréement, cela revient environ à 35 000 francs.» Pour cet automne, le carnet de commandes est encore immaculé. Jean-Philippe Mayerat sourit derrière ses lunettes. «Il finit toujours par se remplir.»

Demain: Emilio Gonzalez, batelier dragueur de pierres

Publicité