C’était un vendredi de décembre et il neigeait. Précision des souvenirs, gravité de l’heure. Pour la quatrième fois, Nouh Arhab doit se rendre à Ittigen dans le canton de Berne, convoqué par le Service médico-militaire. Le rendez-vous est décisif. Il saura s’il peut ou non intégrer l’armée, en dépit de son fauteuil roulant. Nouh a le verbe sobre, il ne romance ni ne s’emballe, ce qui donne à son récit l’épaisseur de l’essentiel: «Je suis parti confiant. Je savais que ça passerait.» Ça a passé. Son long hiver s’est arrêté à Ittigen.

Avec la recrue Nouh Arhab, il faut commencer par la fin. Parce que celle-ci signe la victoire sur soi-même, sur un destin heurté, sur les préjugés. Parce que cette victoire révèle, au-delà de l’exploit individuel, un instinct de conquête que beaucoup pourraient lui envier. Le vendredi 11 décembre 2020, donc, il neige et voici notre homme devant les médecins pour son dernier examen. Quelques mois plus tard, il se tient en tenue de camouflage au Centre de recrutement 1, responsable des cantons romands, à Payerne, où il effectue son école de recrues. Semblable aux autres, et pourtant singulier: Nouh est le premier jeune homme en fauteuil roulant à avoir intégré l’armée suisse. «Jusqu’à présent, je n’ai jamais renoncé à un combat. Celui-ci est d’abord le mien, ensuite une manière de défendre les handicapés en ouvrant le chemin.» Il y a dans ce visage jovial et cet air bonhomme une force et une détermination peu communes. N’était sa chaise roulante, on conclurait à l’orgueil de la jeunesse triomphante que l’expérience n’aurait pas encore entamée.

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«J’ai souffert de discrimination, mais rien de très grave»

Pourtant, les 21 ans de Nouh comptent double, voire triple, et les cases vides de sa biographie racontent autre chose que l’impéritie: l’acharnement à vivre. Il naît dans une famille vaudoise d’origine algérienne, avec une anomalie congénitale qui touche la moelle épinière: spina-bifida myélomeningocèle. Nouh est paraplégique et son système nerveux affecté. C’est à sa mère qu’il rend l’hommage du courage fondateur: «Elle s’est entendu dire à ma naissance que j’avais entre trois et cinq jours à vivre. Ça forge le mental. D’autant plus que mon père n’a pas voulu s’occuper de moi à cause de mon handicap et qu’il est parti refaire sa vie.»

Cet habitué des combats a l’habitude de relativiser. A 7 ans, alors qu’il a réussi jusque-là à suivre l’école publique, Nouh est placé dans une école spécialisée, la Fondation Dr Combe, à Lausanne. Telle n’était pas sa volonté, et nous ne pousserons pas plus loin pour savoir s’il aurait eu, ou non, les capacités de poursuivre le parcours normal: «A l’école publique, j’ai souffert de discrimination, mais rien de très grave. Au contraire, cela m’a renforcé le mental. Si je n’avais pas passé par là, je ne serais pas en train de vous parler aujourd’hui.» Indispensable, cette force psychique, pour celui qui a déjà subi une quarantaine d’opérations chirurgicales: «Lors de l’une d’elles, à 14 ans, on m’a dit que j’avais cinquante pour cent de risques de mourir et cinquante pour cent de devenir tétraplégique. Ni l’un ni l’autre scénario ne s’est produit.» Depuis, il travaille comme graphiste et web designer dans un atelier protégé, rêvant cependant de faire plus, de faire mieux, de faire la différence.

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«Rien n’est impossible»

Nouh est à l’étroit dans son costume d’infirme. Repousser les limites, mettre sa résistance au défi de ce qui est marqué du sceau de l’impossible, c’est manifestement l’image qu’il veut renvoyer au monde. Dans une époque où l’obstination n’est pas une valeur cardinale, même si elle est au service du désir ou de la frustration, il faut lui reconnaître une ardeur déconcertante: «J’accepte depuis toujours d’être handicapé. Mais rien n’est impossible. Il y a toujours moyen de mettre le handicap dans les activités des valides.» La preuve? Il fait du parapente, de la plongée, du rafroball (le seul sport qui mélange valides et handicapés), de la photo. Le unihockey, par contre, il l’a abandonné lorsque les experts ont eu ce mot cruel: «Vous avez trop de force, vous n’êtes pas assez handicapé.» Nouh comprit alors que «même dans l’univers du handicap sévit la ségrégation. Il n’y a pas qu’une fracture entre les valides et nous.»

«Je suis sorti de la caserne et j’ai pleuré»

Au concours de l’impossible, l’armée paraissait avoir de sérieux atouts pour résister à la volonté féroce de Nouh. Mais le Lausannois y rêvait depuis gamin, et les rêves d’enfant ont ceci de singulier qu’ils poursuivent longtemps le sujet en l’absence de réalisation. Lorsqu’il est convoqué à la journée d’information pour le recrutement, à Morges, il est animé de la foi du charbonnier: «Il y avait des toilettes pour handicapés, je l’ai vu comme un signe positif. J’ai reçu ma feuille et noté à quelle période je voulais effectuer mon service.» Cinq mois plus tard, il est convoqué pour le recrutement à Lausanne. Cette «fameuse journée», comme il dit, sera celle de la désillusion, restituée avec toujours ce souci du détail: «J’avais même pris mes affaires de sport.» Un soldat l’accueille avec ces mots, peu engageants: «T’as reçu un ordre de marche? Tu fais quoi ici?» Lorsque arrive le tour de Nouh au check-in médical, le médecin ne l’invite même pas à entrer dans son bureau: «Il m’a dit, sur le pas de la porte, que j’étais inapte.» Nouh refuse la sentence, ou l’évidence. Il argumente, promet qu’il est prêt à tout pour effectuer son service, brandit ses dossiers médicaux, physiques et psychiques, mais on le prie de partir. «Je suis sorti de la caserne et j’ai pleuré. Pas longtemps, parce que je me suis dit qu’il valait mieux me battre.»

Aussitôt, il appelle son médecin, lequel lui conseille de contacter Inclusion Handicap, l’association faîtière des organisations suisses de personnes handicapées. Il sera défendu par Cyril Mizrahi, avocat au sein de cette association et par ailleurs député socialiste au Grand Conseil genevois, qui l’aidera à faire recours. Gagné. Pour défendre parfois des handicapés travaillant à l’Etat, Cyril Mizrahi est stupéfait: «Les préjugés ne sont pas là où on les croit. Dans cette affaire, j’ai surmonté les miens sur l’armée, comme ses dirigeants ont finalement surmonté les leurs sur le handicap. Tout le monde ne peut pas en dire autant.»

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La «Diversity Swiss Army»

Un compliment que doit goûter le colonel EMG Alexandre Beau, responsable du recrutement à Payerne, avec qui Nouh travaille quotidiennement à l’accueil des conscrits attendus deux fois par semaine. Selon lui, l’amère déception le jour du recrutement aurait pu être évitée au jeune homme «s’il avait été déclaré d’emblée inapte in absentia. Il aurait alors pu faire recours sans se déplacer et devoir vivre ce moment.»

Depuis avril 2019, une cellule baptisée «Diversity Swiss Army» a été mise en place afin de permettre à ceux qui jusqu’ici étaient relégués dans la marge de rejoindre ses rangs. C’est ainsi que l’armée connaît depuis cette année-là sa première haut gradée transgenre. «L’armée travaille également à réviser la bible médicale de manière à faire apparaître la possibilité «d’aptitudes différenciées», autrement dit d’aptitude avec restrictions, explique le colonel Beau. C’est bénéfique, car on offre au jeune la possibilité de faire son école de recrues, en lui trouvant la fonction qui lui convient et dans laquelle il n’aura pas à obtenir de dispenses.»

Chacun fait ce qui lui plait à l'armée?

Une armée à la carte? «Non, il faut tenir compte des désirs de la personne comme de la réalité du terrain», admet Cyril Mizrahi. Le colonel ne dira pas le contraire, qui concède que certaines questions sont déjà assez compliquées à gérer, comme la nourriture, entre les exigences des régimes sans gluten, végétarien, végétalien. A l’entendre, les aptitudes différenciées posent moins de problèmes. «L’armée aussi est le reflet de la société. Nous n’avons d’autre choix que de l’accepter. A l’époque où j’étais recrue, on était dehors avec un fusil et c’est tout. Aujourd’hui, nous avons 160 fonctions militaires. Ça ouvre le panel des possibles.»

En deux ans, plus de 100 cas ont passé par la cellule Diversity: «Des transgenres, des handicapés, des véganes, des cas de discrimination, des cas de congé paternité», liste Marina Veil, responsable du service spécialisé Diversity Swiss Army. Quant à la proportion de femmes en gris-vert, cette sergente espère arriver à 1% cette année.

«Ce qui m’a le plus étonné, c’est son autonomie»

L’expérience de la diversité est vécue par le binôme Alexandre Beau - Nouh Arhab. Le handicap de Nouh n’a nécessité que peu d’ajustements, comme une douche appropriée. Pour le reste, le colonel se dit satisfait: «La recrue Arhab se lève plus tôt que les autres pour se préparer sans aucune aide. Ce qui m’a le plus étonné, c’est son autonomie. Il est toujours à l’heure et n’a aucun souci concernant l’ordre et la discipline. Il fait le travail comme n’importe qui.» Quant à Nouh, il dit avoir appris la rigueur. Mais c’est à des considérations moins prosaïques qu’il doit sa joie: «Au niveau humain, c’est magnifique ici. Sergents, recrues, soldats, nous sommes H24 ensemble, on s’aide, on s’engueule, on partage. La caserne, c’est ma deuxième famille.» Le voilà qui rit de ses amis qui l’ont gentiment raillé devant son obstination à faire l’armée, alors qu’eux voulaient y échapper. Difficile de comprendre que rêver de sujétion, pour Nouh, c’est s’approcher de la liberté.

Bientôt, il sera soldat. Ce sera un samedi de juillet et il fera beau. Nouh se souviendra alors, avec la précision qui est la sienne, de ses mots prononcés lors de notre entretien: «Peut-être que je serai le premier et le dernier soldat en fauteuil roulant. Ou peut-être qu’il y en aura plein d’autres après moi.» D’autres qui quitteront l’hiver pour goûter l’été émancipateur.