Dans la construction d'un nouveau pôle en études internationales à Genève, la situation s'améliore sur le plan local. Mais un front s'ouvre sur la scène suisse.

Vendredi, Pascal Couchepin et le conseiller d'Etat Charles Beer ont annoncé la naissance prochaine de l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), après la fusion des Hautes Etudes internationales (HEI) et de l'Institut d'études du développement (IUED). «Expression du respect que nous portons à la place universitaire genevoise et à la Genève internationale», selon Pascal Couchepin, «page importante pour Genève, qui a besoin de rayonnement», pour Charles Beer, ce projet irrite d'autres cantons, qui contestent cet acoquinement entre la Confédération et un canton.

HEI+ IUED = IHEID

Le nouvel IHEID verra le jour en janvier 2008. D'ici là, une délégation commune devra définir les statuts de la nouvelle fondation, qui sera présidée par le journaliste Roger de Weck (LT du 19.05.06). Le futur institut sera dirigé par Philippe Burrin, actuel patron des Hautes Etudes internationales, tandis que son homologue de l'IUED, Michel Carton, deviendra vice-directeur.

La réunion de ces deux instituts aux cultures bien marquées agite les esprits depuis longtemps. Les responsables tempèrent toutefois ces divergences: «Nous sommes avant tout de tradition universitaire», assure Philippe Burrin. Pour la présidente de l'IUED, Anne-Christine Clottu Vogel, «il y a des inquiétudes, mais nous ne serons pas seulement associés, nous travaillerons ensemble dans un pôle.» A ceux qui s'inquiètent pour l'avenir de leur poste, Roger de Weck affirme que «nous partons du principe que nous travaillerons avec l'ensemble des équipes».

Une maison et des profs

Ce volontarisme se traduit dans les ambitions, hautes, affirmées par les promoteurs du projet. D'abord, grâce au rachat d'un terrain appartenant aux CFF, situé dans le quartier des organisations internationales, une Maison de la paix sera construite. Elle abritera une grande partie de l'IHEID ainsi que les trois centres fédéraux basés à Genève, dévolus à la politique de sécurité, le contrôle des forces armées ainsi que le déminage humanitaire. La Confédération apporte 30 millions de francs pour cette construction.

Ensuite, le corps enseignant sera étoffé. D'une quarantaine de professeurs actuellement au total, il devrait se monter à «50 ou 60 professeurs dans les cinq à dix ans», note Philippe Burrin. Roger de Weck annonce la couleur: «Nous voulons devenir l'un des instituts les plus cosmopolites du monde.»

Moyens supplémentaires

Pour ce faire, la Confédération entre en force dans la gestion des études internationales genevoises. Déjà, le projet doit beaucoup au secrétaire d'Etat à l'Education et la recherche, Charles Kleiber. En outre, Pascal Couchepin annonce que la participation financière de la Confédération augmentera. Pour l'heure, canton et Etat fédéral financent les instituts à parité, environ 13 millions de francs chacun. La part fédérale grimperait à deux tiers. Le ministre de l'Intérieur n'articule toutefois pas de chiffre, car le montant figurera dans le vaste programme pour la formation et la recherche de 2008 à 2011, et il se refuse à faire des «promesses sectorielles».

Grogne confédérale

Chiffres ou pas, c'est de là que naît la colère d'autres cantons. Datée du 31 mai mais dévoilée vendredi, une lettre commune de la Conférence (nationale) des directeurs de l'instruction publique et de la Conférence universitaire suisse (CUS) exprime leur «protestation». Les ministres cantonaux jugent que cette démarche «bilatérale» entre un canton et la Confédération viole l'esprit des articles constitutionnels votés le 21 mai dernier, selon lesquels, à terme, les deux parties copiloteront l'ensemble du paysage des hautes écoles. Selon les critiques, le projet genevois crée un genre d'établissement hybride, ou une nouvelle forme d'école fédérale.

Un précédent?

Jusqu'ici, la Confédération ne pouvait subventionner une école reconnue - à part les siennes, les EPF - à plus de 45%. Alors que les lois sont en révision, la Zurichoise Regine Aeppli, qui préside la CUS, a insisté d'emblée pour que cette règle perdure. Le cas genevois dépasse les bornes, déplorent les conseillers d'Etat. Leur crainte étant que Genève crée un précédent: nombreux sont les instituts ou centres de recherche liés à une université mais indépendants, qui pourraient réclamer un fort soutien fédéral. «Au risque d'appauvrir les universités», explique le secrétaire général de la CUS, Nivardo Ischi.

Au Conseil fédéral, Hans-Rudolf Merz et Christoph Blocher ont émis des réserves, redoutant que cette nouvelle structure ne présente un risque en termes de subventions. Pascal Couchepin assure qu'il «ne s'agit pas d'un institut d'un nouveau style. Nous mettons au contraire en œuvre le nouvel article sur les hautes écoles.» Il relativise l'engagement financier «par rapport à la masse totale du crédit pour la formation et la recherche». Roger de Weck annonce de son côté vouloir ouvrir le pôle à Bâle, Berne, Zurich et Saint-Gall.

Attisée par l'image désastreuse d'une Université de Genève enlisée dans ses affaires, la grogne confédérale risque toutefois de gonfler. La Weltwoche de cette semaine incendie Roger de Weck avec une hargne manifeste. L'UDC ne manquera pas de fustiger un pôle dédié à un domaine d'études jugé inutile, tandis que les crispations à l'égard de Charles Kleiber repartiront de plus belle. La tension nationale risque d'être plus cruelle que les bisbilles locales entre les deux instituts.