Claude Lässer a su attendre son heure pour sortir de l'ombre. Le ministre radical a repris depuis lundi les Ffinances publiques du canton de Fribourg. A 55 ans, il aura la lourde tâche de poursuivre l'assainissement du ménage cantonal. Des travaux menés comme une mission divine par son prédécesseur, Urs Schwaller. Mais voilà, tout le monde n'a pas le charisme et l'aura nationale du nouveau conseiller aux Etats fribourgeois. Discret, presque introverti, débordant parfois d'un optimisme à la Adolf Ogi, Claude Lässer n'a pas encore marqué d'une empreinte forte ses huit années passées au gouvernement cantonal.

Plutôt gestionnaire qu'homme d'Etat, le ministre radical est aujourd'hui à un tournant. Avec les enjeux d'envergure à venir – les plans d'assainissement des finances fédérales, la nouvelle péréquation financière, la nouvelle politique régionale ou encore la répartition de l'or de la BNS –, cet économiste de formation et ancien directeur administratif d'une multinationale devra davantage se profiler s'il veut s'imposer non seulement comme un ministre des Finances d'envergure mais également comme un politicien progressiste.

A sa décharge, l'ancien syndic de Marly n'aura pas bénéficié d'une position très médiatisée comme directeur de l'Aménagement, de l'environnement et des constructions. Bien sûr, le ministre a quelques réalisations à son actif comme l'achèvement de l'A1, la construction d'une nouvelle usine d'incinération ou encore la mise en place d'un nouveau plan directeur. Mais la route de contournement de Bulle (H189) avec ses quelque 200 millions de francs de crédit – acceptée massivement en votation populaire – est certainement sa plus belle victoire. Malgré tout, plusieurs tergiversations et un manque de transparence ont provoqué plusieurs tensions avec les communes concernées.

Mais c'est bien le rocambolesque dossier du pont de la Poya qui assombrit le bilan de Claude Lässer aux Travaux publics. Selon un calendrier établi en 1999, l'ouvrage qui surplombe la Sarine pour désengorger le centre historique de la capitale aurait dû être terminé en 1997. Aujourd'hui, les Services des ponts et chaussées avancent l'horizon 2014… même s'il faut reconnaître que pour une part ces retards sont également imputables aux nouvelles normes imposées par l'Office fédéral des routes suite aux accidents des tunnels du Mont-Blanc et du Gothard.

Une éminence grise du Parti socialiste et fin observateur de la vie politique fribourgeoise n'est d'ailleurs pas tendre avec le Marlinois. «Avec Claude Lässer aux Travaux publics, on a le sentiment que l'administration était en roue libre, indique-t-il. Ce sont les techniciens de ses services qui menaient la barque. Et, plus grave encore, le magistrat n'a pas su mettre un terme à des rivalités internes entre plusieurs fortes personnalités. Le radical a non seulement montré qu'il ne dirigeait rien, mais aussi qu'il était incapable de produire un projet fort et personnel. S'il faut reconnaître que pas mal de dossiers ont été menés à leur terme, presque aucune réalisation ne peut aujourd'hui être estampillée du pur label Lässer.»

Et c'est ainsi quelques craintes qui mûrissent dans l'esprit de notre interlocuteur. Bien sûr, Claude Lässer devrait être plus à l'aise avec des dossiers financiers et économiques qu'il maîtrise davantage. Et la politique qu'il va mener ne devrait pas fondamentalement s'écarter de celle de son prédécesseur. On savait d'ailleurs le radical et le démocrate-chrétien très proches sur la marche à suivre pour assainir les finances cantonales. Mais le rayonnement de Claude Lässer pourrait être tout autre que celui d'Urs Schwaller, construit avec patience mais aussi habileté. «J'ai tout de même la crainte que Claude Lässer ne puisse pas se départir de son rôle de gestionnaire, avertit le militant socialiste. Pour le bien du canton et pour les échéances cruciales à venir, le ministre des Finances doit également jouer un rôle politique central.»

Parmi les adversaires passés du Marlinois, Gérard Bourgarel, le combatif secrétaire de Pro Fribourg, est plus nuancé: «Dans sa gestion, Claude Lässer est une personne relativement détachée des contingences. Malgré nos désaccords, notamment à propos de l'H189 (ndlr: Pro Fribourg a fait aboutir le référendum), nous avons toujours eu de bons contacts.» Gérard Bourgarel dit ne pas craindre l'arrivée de son ancien adversaire aux finances. «Au gouvernement, de par sa formation et ses activités passées, n'est-il pas le plus apte à assumer cette charge? Il fera un bon gestionnaire. Et c'est avant tout ce qu'on lui demande», conclut le militant. Quant à l'impact sur la défense des intérêts fribourgeois à l'extérieur du canton, Georges Bourgarel relativise l'importance d'un seul homme: «Fribourg a besoin d'une coalition œuvrant pour un avenir meilleur. Une individualité ne compte qu'accessoirement.»

Reste que dans un contexte crucial pour le canton de Fribourg, les premiers pas de Claude Lässer aux finances seront déterminants. Car Fribourg face aux défis à venir a aujourd'hui davantage besoin de faiseurs d'avenir et d'hommes d'Etat que de simples gestionnaires.