Armement

Le nouveau scandale qui rattrape Pilatus

Les activités du constructeur d’avions suisse dans plusieurs pays du Golfe sont contraires à la loi. Il doit quitter l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis dans les trois mois

Nouvelle tache d’huile sur le CV de Pilatus. Ce mardi, le Département fédéral des affaires étrangères a interdit toute activité au constructeur d’avions suisse en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis (EAU). Le soutien apporté par l’entreprise aux forces armées des deux pays n’est pas conforme à la législation sur les services de sécurité à l’étranger, indique une enquête du gouvernement. La firme a 90 jours pour évacuer les lieux.

L’histoire agitée de Pilatus

L’un des leaders mondiaux des avions à hélice, Pilatus, vend ses appareils aux quatre coins du monde, réalise plus d’un milliard de chiffre d’affaires annuel (2018) et emploie 2000 personnes dans le canton de Nidwald. Fleuron incontesté de l’aéronautique helvétique, l’entreprise traîne également une réputation sulfureuse. Au Tchad, en Birmanie, au Guatemala, au Mexique, en Irak, en Angola, au Nigeria, elle a approvisionné des régimes peu recommandables en avions d’entraînement prêts à accueillir sous leurs ailes des réservoirs supplémentaires – ou des bombes. Depuis octobre dernier, la firme était visée par une nouvelle enquête du DFAE, qui cherchait à déterminer si les «prestations de support», fournies en Arabie saoudite, aux EAU, au Qatar et en Jordanie étaient bien conformes à la loi.

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La réponse est non. Doha et Amman ont passé l’épreuve, mais pas Riyad ni Abu Dhabi. Le DFAE conclut que «l’assistance technique, la gestion des pièces de rechange et la résolution de problèmes rencontrés avec l’avion Pilatus PC-21 et ses simulateurs en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis constituent un appui logistique aux forces armées soumis à l’obligation de déclarer une activité» – ce que l’entreprise n’a pas fait. L’entorse est grave: la direction politique du DFAE a dénoncé Pilatus auprès du Ministère public de la Confédération.

L’affaire ne s’arrête pas là. Après un examen «approfondi», la Direction politique du DFAE est également arrivée à la conclusion que les activités du bâtisseur d’avions menées dans les deux pays incriminés étaient «incompatibles avec les objectifs de politique étrangère que s’est fixés la Confédération». Lesquels exactement? «Les efforts menés par la Suisse dans les domaines de la lutte contre la pauvreté, le respect des droits de l’homme et la promotion de la démocratie et de la coexistence pacifique des peuples», nous répond le DFAE. Cette explication contraste drastiquement avec les récentes prises de position du Conseil fédéral.

Une erreur politique avec de graves conséquences

En juin 2018, sous pression des fabricants d’armes, le Conseil fédéral décidait en effet d’autoriser les exportations de matériel de guerre aux pays en situation de conflit armé interne. Ce revirement suscitait un tollé. Et il ne pouvait plus mal tomber. Trois mois plus tard, des grenades suisses sont découvertes en Syrie et un rapport du Contrôle fédéral des finances affirme que des transactions interdites depuis la Suisse de fusils et autres grenades sont quand même possibles via des pays intermédiaires.

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Le parlement intervient. Il accepte une motion visant à s’arroger le pouvoir de fixer les critères d’autorisation d’exportation de matériel de guerre – alors qu’il appartenait jusque-là exclusivement au Conseil fédéral. Pris de panique, le gouvernement fait machine arrière. Mais la boîte de Pandore est ouverte: l’initiative de «rectification» est lancée.

«Il est temps que le DFAE fasse quelque chose»

Déposée ce lundi auprès de la Chancellerie fédérale – avec 134 000 signatures – celle-ci veut faire entrer dans la Constitution l’interdiction de vendre des armes aux pays en conflit interne ou international. Honnie par l’industrie suisse, elle peut capitaliser sur la décision du jour, qui indique – une fois de plus – que le gouvernement n’a que peu d’emprise sur ce dossier capital.

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Elle a toutefois ravi les défenseurs des droits de l’homme. Par voie de communiqué, Amnesty International s’est ainsi réjouie d’une «bonne nouvelle». Le Groupe pour une Suisse sans armée a également salué la démarche, rappelant qu’en vendant des avions aux deux pays, Pilatus porte une part de responsabilité dans la terrible catastrophe humanitaire qui frappe le Yémen. «Il est grand temps que le DFAE mette fin à ce commerce engendrant mort et misère au sein de la population civile», ajoute l’association.

Quant à Pilatus, l’entreprise temporise. La firme a indiqué qu’elle comptait «tout d’abord analyser la portée de la décision du Département fédéral des affaires étrangères», qu’elle commenterait ensuite «en temps voulu». Les dégâts d’image, eux, ont été instantanés.

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