L’enjeu est capital à l’heure de la transition énergétique. La société Estia, soutenue par la Romande Energie, se bat depuis 2002 pour implanter une microcentrale hydroélectrique dans les gorges de Covatannaz, aux environs de Sainte-Croix (VD). À l’heure où les Suisses cherchent des alternatives au nucléaire et aux énergies fossiles, la petite installation permettrait de produire 1,78 GWh par an. L’équivalent de la consommation de près de 500 ménages, selon les promoteurs, de 200 ménages seulement, selon Pro Natura.

Affaire montée au Tribunal Fédéral

Hostiles au projet, Pro Natura, le WWF et la Société Vaudoise des Pêcheurs en Rivière ont contesté la concession et obtenu gain de cause, en mars dernier, devant la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal vaudois. Des incidences sur la faune et la flore de la région sont en jeu, disent-ils. De plus, ils contestent l’utilité du projet: le faible rendement énergétique ne justifie pas une telle atteinte au paysage. Les promoteurs ont recouru à l’instance supérieure.

On a donc parlé mousse végétale, poissons et rivière mercredi au Tribunal fédéral. En français, allemand et italien. Les gorges de Covatannaz, classées sur le plan cantonal, sont prisées des randonneurs qui viennent y écouter le murmure de la rivière de l’Arnon, qui tantôt serpente dans son lit, tantôt s’élance en cascades. Lorsqu’il a plu pendant plusieurs jours ou en période de fonte des neiges, une belle chute d’environ 15 mètres surgit d’une grotte. Or le captage nécessaire à la production de courant priverait l’Arnon d’une partie de son eau en aval de Sainte-Croix.

Intérêts contradictoires

Selon le président de la première cour de droit public, Jean Fonjallaz, le projet est emblématique et illustre la difficulté à concilier les «nombreux intérêts contradictoires». Et pour cause, l’affaire oppose l’Office fédéral de l’énergie, qui est favorable au projet, à l’Office fédéral de l’environnement qui y appose son veto. Tous deux dépendent de la même conseillère fédérale, Doris Leuthard.

Alors à une majorité de quatre juges contre un, la première cour de droit public du Tribunal Fédéral a jugé mercredi que les incertitudes qui planent sur la viabilité du projet ne permettaient pas de donner le feu vert réclamé par les promoteurs. «Les aspects financiers du projet doivent encore être éclaircis», a souligné Jean Fonjallaz. Le dossier a ainsi été renvoyé à la Cour de droit administratif et public du canton de Vaud.

Un seul juge fédéral a soutenu l’admission du recours. Selon lui, il n’est pas exclu que dans quelques années les consommateurs puissent être d’accord de payer cher l’électricité provenant d’une installation de proximité. «Dans ces conditions, a-t-il affirmé, la question de la viabilité économique de l’installation ne saurait être décisive, d’autant que les promoteurs de la centrale sont bien conscients que la rentabilité de la future installation sera réduite.»

Dans un communiqué, les associations de protection de la nature regrettent que le Tribunal fédéral «ait accordé un intérêt prépondérant aux intérêts économiques au détriment de la protection de la nature et du paysage dans les gorges de Covatannaz».