Ils ont la trentaine. Ils vivent un pied en Valais, un pied ailleurs, voyagent beaucoup, ont des formations universitaires et posent un regard sans concession sur leur canton d’origine. Ils, ce sont ces jeunes Valaisans qui incarnent, dans tous les domaines, la relève d’un Valais qui a mal à ses «affaires». Il y a bien sûr l’affaire Giroud. Mais il y a aussi la spirale destructrice qui sape l’Hôpital du Valais ou la crise provoquée par l’interdiction de construire des résidences secondaires. Le Temps est allé à la rencontre de cette nouvelle génération de Valaisans hyper-formés et hyper-connectés, pour les entendre poser leurs diagnostics et proposer leurs solutions. Plein d’espoirs ou fatalistes, ils dressent le portrait d’un Valais divisé entre conservatisme et modernité, dont l’élite politico-économique est complètement déconnectée de ce que certains d’entre eux appellent «le vrai Valais».

«L’affaire Giroud, c’est le symptôme d’un vieux Valais, d’un fonctionnement clientéliste et de l’impunité de quelques élites», estime Blaise Larpin, politologue et adjoint scientifique à l’Institut de tourisme de la Haute Ecole spé­cialisée de Suisse occidentale (HES-SO) de Sierre. «Un Valais qui, expérience faite, peut rendre très difficile l’accès à certains emplois», se souvient-il. «Toutes ces affaires sont les manifestations d’une même gangrène cantonale: le copinage», renchérit Arnaud Zufferey, professeur à la HES-SO dans le domaine de l’énergie et ancien conseiller communal vert à Sierre. «Dans les petites com­munes, le conseiller municipal est à la fois député, entrepreneur, promoteur, responsable de la fanfare et administrateur des re­montées mécaniques», ironise-t-il. «Les communes favorisent les entreprises locales, qui soutiennent les partis politiques en retour…», estime-t-il.

«En Valais, un certain nombre de choses sont aux mains d’une élite politico-économico-religieuse qui a un fonctionnement propre et de laquelle je me sens complètement détaché», confie Lorenzo Malaguerra, directeur du théâtre du Crochetan. «Le Valais réel n’est pas du tout connecté à ça.» Un constat que tous partagent, ne se reconnaissant pas dans le monde politique qu’ils perçoivent comme «un ­ancien monde». Et aucun parti ­valaisan n’y échappe. L’UDC qui devait incarner une certaine relève est restée coite sur l’affaire Giroud, montrant ses liens avec l’aile conservatrice du PDC et l’Eglise d’Ecône. La gauche et le PLR ne se démarquent plus suffisamment du parti majoritaire. Quant aux Verts, seuls à incarner un discours neuf à leurs yeux, ils ne représentent que 5% de l’électorat.

«Le clivage moderniste-con­servateur concerne tous les partis», explique Blaise Larpin. «J’entends par conservateur, le fait de manier des concepts et des lignes partisanes anciennes et inadaptées à la réalité moderne», explique-t-il. «Au parlement et à l’exécutif can­tonal, on ne perçoit que peu de relève. Les jeunes figures de tous les partis sont trop souvent des vieux qui portent l’habit des jeunes. Mais il existe une relève, parfois brillante, dans les exécutifs communaux», souligne-t-il. «Actuellement, si on est un jeune politicien en Valais et qu’on veut faire carrière, il faut accepter les règles du jeu clanique», explique Johan Rochel, membre fondateur des ­cycles de conférences TEDx à ­Martigny et vice-président du ­Foraus - Forum de politique étrangère. «C’est évident qu’il y a trop peu d’évolution dans le discours des partis politiques», confirme Blaise Borgeat, président PDC de Vernayaz. Il est justement l’un de ces très jeunes présidents de commune, diplômé en économie et détenteur d’un master en administration publique de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP). «Ce constat est d’autant plus alarmant que la relève arrive au compte-gouttes», poursuit-il.

La plupart de ces jeunes Valaisans évoquent la tenue d’une Constituante qui permettrait de faire émerger de nouveaux acteurs politiques. Sans beaucoup d’espoir que cela se réalise. «Réformer, c’est compliqué, parce que cela doit être fait par les gens qui ont été élus grâce à l’ancien système», dit Blaise Larpin. «Avec la perte de majorité du PDC, une fenêtre d’opportunité va s’ouvrir pour laisser de nouvelles personnalités grandir grâce à l’émergence de nouvelles règles du jeu», espère Johan Rochel.

Cette nouvelle génération a du mal à s’impliquer dans la politique cantonale. Parce que cela ne l’intéresse pas ou parce qu’elle ne s’y reconnaît pas. C’est le cas d’Arnaud Zufferey, qui a renoncé à briguer un second mandat dans sa commune. «Je ne pouvais pas continuer à cautionner certaines décisions de la majorité, et me battre depuis l’intérieur du système est usant et peu efficace», explique-t-il.

«Il faudrait un mouvement citoyen pour changer les choses», souligne l’écrivain Bastien Fournier. «Ça changera quand les gens voudront que ça change. Nous vivons dans une démocratie», lâche-t-il un peu amer. Alors qu’aucune initiative de ce type ne semble véritablement émerger, Lorenzo Malaguerra tempère: «Je sens un ras-le-bol qui monte dans la population. Par ailleurs, c’est l’une des premières fois que le pouvoir médiatique prend ces affaires à bras-le-corps de manière fouillée. Aujourd’hui, même Le Nouvelliste prend le relais, depuis l’arrivée début juin de Vincent Fragnière à la rédaction en chef», poursuit-il.

Faute de réforme tangible et fondamentale des institutions ou d’une mobilisation citoyenne forte, la relève place ses espoirs dans la formation des élites poli­tiques. «Quand j’entends le niveau de certains débats au Grand Conseil sur des thématiques anecdo­tiques, alors que nous avons besoin de réponses rapides sur des grandes thématiques comme l’eau et l’électricité, j’ai souvent envie de pleurer», reconnaît Blaise Borgeat. «Cela cache vraisemblablement un manque de compétences des élus sur les enjeux fondamentaux de la gestion du bien commun», poursuit-il.

Les changements économiques pourraient aussi amorcer des bouleversements profonds du système clanique. L’interdiction de construire des résidences secondaires ainsi que la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire (LAT) posent par exemple un frein au système clientéliste qui lie parfois les milieux de la construction aux ­exécutifs. «Le fonctionnement d’autrefois n’est plus possible», estime Anne-Sophie Fioretto. Française d’origine, elle vit en Valais ­depuis huit ans et y a ouvert ré­cemment un bureau d’études actif dans le développement touristique et l’aménagement du territoire. «La zone de confort est brisée et il faut faire autrement. Cela ouvre le champ des possibles et donne par exemple un second souffle au secteur de l’hôtellerie et de la para-hôtellerie», constate-t-elle. Le fossé entre l’image idyllique vendue par le Valais touristique et la réalité des «affaires» pose aussi un problème économique. «Les touristes ne sont plus prêts à accepter le côté Far West du Valais. Ils veulent de l’authenticité mais pas de la caricature», estime Blaise Larpin. D’autant qu’avec l’affaire Giroud, c’est le milieu vinicole, central pour le tourisme, qui est touché.

Le vent du changement pourrait aussi venir de l’extérieur du canton. Comme le constate Anne-Sophie Fioretto dans son domaine, la plupart des projets novateurs ne sont pas portés par des Valaisans. Arnaud Zufferey, plus acerbe, énumère: «L’affaire Giroud est traitée dans les cantons de Vaud et Genève, la Lex Weber est imposée par d’autres cantons, le Tribunal fédéral a invalidé notre système électoral, la Confédération découvre des malversations dans la construction de l’autoroute haut-valaisanne, les médias hors canton apportent un regard extérieur qui fait défaut au canton…»

Autre espoir, celui d’un changement lent porté par les artistes. «Les artistes devraient être plus critiques et oser davantage, malgré le poids du contrôle social en Valais», reconnaît Lorenzo Malaguerra. Pendant qu’il voit en Dominique Giroud un personnage shakespearien, dernier protagoniste d’un monde en bout de course, dépassé par une réalité qui a changé, Arnaud Zufferey rêve d’un WikiLeaks valaisan. Parce que les affaires survivent mal à la lumière.

«Le clivage moderniste-conservateur concerne tous les partis»

«Les touristes ne sont plus prêts à accepter le côté Far West du Valais»