Jusqu'au bout, ils ont douté. Mais ce mercredi midi, dans la salle de la pizzeria Ital'Panini, à La Chaux-de-Fonds, Giovanni Marsico et Andrea Serra affichent un sourire soulagé: l'Unione de Romano Prodi a bel et bien remporté les élections législatives italiennes.

«Je craignais le recomptage des bulletins des Italiens de l'étranger, confie le second en levant son verre de Montepulciano. Mais on m'a rassuré. C'est seulement une stratégie de Berlusconi. Il ne digère pas sa défaite.»

«Jusqu'ici, les émigrés n'existaient pas»

Les deux septuagénaires se réjouissent tout particulièrement du rôle décisif joué par la diaspora italienne dans la victoire de la gauche. Tous pays européens confondus, l'Unione et ses alliés ont récolté 58% des suffrages, et même 62% en Suisse. «Cette situation fait parler de nous en Italie. C'est agréable, car jusqu'ici, les émigrés n'existaient pas», s'anime Giovanni Marsico, un Toscan qui est arrivé à La Chaux-de-Fonds en 1961.

Une campagne inédite

Des immigrés qui, grâce à deux nouvelles lois constitutionnelles, ont désigné pour la première fois leurs propres représentants à l'Assemblée et au Sénat. Pour Andrea Serra, l'occasion était par trop belle. Sympathisant communiste ainsi que président du Comité de l'immigration italienne des Montagnes, cet ancien menuisier, originaire des Pouilles, a mené campagne avec une dizaine de ses camarades. «C'est un peu excessif de dire ça comme ça, pondère-t-il. Nous avons sensibilisé les gens pour qu'ils demandent leurs bulletins de vote et distribué des tracts dans les boîtes aux lettres.»

Ces élus qui «font les Romains»

Andrea Serra a également participé à une émission électorale de la Télévision suisse italienne. Peu avant les élections, elle a réuni devant la fresque vénitienne de l'Ital'Panini les quatre candidats «suisses» de la gauche. Parmi eux, Claudio Micheloni, de Neuchâtel.

«Ils ont tous été élus, souligne Andrea Serra. Maintenant, on attend beaucoup d'eux. Il ne faut pas qu'ils fassent les «Romains» et deviennent inaccessibles. Ils devront être le plus proche possible de leur base, qui est ici, en Suisse. Je les connais bien. J'ai confiance.»

Plus pondéré, «de gauche mais sans parti», Giovanni Marsico est resté en retrait avant le scrutin. Cela ne l'empêche pas d'avoir un avis tranché sur Silvio Berlusconi. «S'il avait à nouveau gagné, j'aurais sérieusement envisagé de renoncer à la nationalité italienne, sourit-il, visiblement déchargé d'un poids. Quand il s'est lancé en politique, je pensais qu'il parviendrait à diriger le gouvernement comme il le faisait avec son entreprise. J'ai déchanté dès que je l'ai entendu parler. Il dit toujours «moi je, moi je». Cela m'a immédiatement rappelé quelqu'un...»

Mussolini et les chemises noires

Mussolini, le fascisme, les chemises noires. Giovanni Marsico en parle avec le détachement d'un scientifique. Depuis sa retraite, cet ancien patron d'une agence de voyage pour immigrés a endossé le costume d'historien amateur. Résultat: deux ouvrages sur l'immigration italienne dans les Montagnes neuchâteloises*, coécrits avec l'historien François Zosso.

Ces recherches mettent en lumière une diaspora italienne qui a participé à construire les villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds avant de se déchirer entre fascisme et communisme. Après la guerre, les antagonismes sont retombés, accompagnant la création de nombreuses associations italiennes mêlant les ennemis d'hier.

Entre 1970 et 1980, La Chaux-de-Fonds ne comptait pas moins de douze associations issues de la Botte, souvent orientée à gauche. Un âge d'or qui est aujourd'hui révolu, faute de vocations parmi les Italiens les plus jeunes. «Il reste quelques Cercles, mais on y va avant tout pour jouer aux cartes et boire l'apéro», raconte Andrea Serra.

Le POP et les néocommunistes

Le drapeau tricolore reste très présent dans les Montagnes, tout comme l'étendard rouge du POP et des néocommunistes italiens. En 2002, l'Association «Vivre à La Chaux-de-Fonds» avait mis sur pied une manifestation intitulée «Italia 2002».

Mais cet hommage à l'Italie avait failli tourner à l'incident diplomatique. En effet, plusieurs personnalités locales avaient cru bon d'inviter Mirko Tremaglia, ancien fasciste et ministre des Italiens dans le monde du gouvernement de Silvio Berlusconi. Face au tollé général qui se préparait, la visite avait finalement été annulée.

«Nous sommes plus lucides»

Un épisode révélateur: les Italiens de la Botte et les immigrés ont construit des images très différentes de leur pays. En Italie, Mirko Tremaglia et Silvio Berlusconi sont des personnalités qui suscitent une large adhésion. Vu de Suisse, ils déchaînent le plus souvent railleries et incompréhension.

Les Italiens du cru seraient-ils aveugles? «Ils se laissent peut-être plus facilement éblouir par celui qui crie le plus fort, considère Giovanni Marsico. La diaspora a un regard plus détaché. Elle peut regarder autre chose que la télévision italienne pour se forger sa propre opinion. C'est une chance. Cela nous permet d'être plus lucides.»

*Giovanni Marisco et François Zosso: «Les bâtisseurs d'espoir» (2002) et «Les Bâtisseurs dans la tourmente», Ed. G d'Encre (2004).