Les écoles polytechniques fédérales (EPF) de Zurich et Lausanne vont gagner, en 2000, une nouvelle étape de leur autonomisation. La Confédération a en effet négocié avec leur Conseil un mandat de prestations bouclé au printemps 1999 et entré en vigueur le 1er janvier. Le Conseil des EPF obtient ainsi son indépendance budgétaire, Berne octroyant l'autonomie comptable moyennant la présentation d'un rapport d'activité à chaque fin d'exercice. Le mandat précise, entre autres fonctions d'enseignement et de recherche, que les EPF ne pratiqueront pas de numerus clausus.

A une telle ampleur, ce changement de régime constitue une première dans l'enseignement supérieur helvétique. La plupart des universités cantonales ont aussi été mises au régime du contrat de prestations assorti d'une enveloppe budgétaire, mais aucune n'atteint la taille – monstrueuse, à l'échelle helvétique – du domaine des EPF: deux écoles de 11 700 et 4700 étudiants, plus de 10 000 collaborateurs au total, six instituts de recherche spécialisés, un budget de 1,5 milliard de francs, qui augmentera légèrement en 2002.

L'octroi d'une telle souplesse de gestion au Conseil des EPF, que préside le Genevois Francis Waldvogel, soulève de nombreuses inquiétudes sur le plan politique comme dans les milieux académiques. Au printemps dernier, le conseiller national Gian-Reto Plattner interpellait le Conseil fédéral sur «le financement déséquilibré» des écoles supérieures que la Confédération instaurerait. Puis, en novembre, ce fut au tour de Thomas Onken de s'interroger sur les bases légales de cette nouvelle autonomie, demandant au passage une révision de la loi sur les écoles polytechniques. Le gouvernement sera bien contraint d'expliquer sa stratégie en la matière. Au détour du chapitre «objectifs de la politique de la science», le mandat de prestations contient déjà une amorce de réponse: «Le Conseil fédéral tient à montrer l'exemple avec ses propres hautes écoles.» L'heure étant, dans les pays occidentaux, à l'autonomisation des établissements, perçus désormais comme des entités juridico-économiques propres qui doivent trouver et gérer elles-mêmes leurs recettes, la Confédération entend faire le pas le plus avancé.

«On donne donc aux écoles polytechniques les moyens de se gérer comme des structures privées avec de l'argent public», fulminait récemment un vice-recteur genevois, résumant bien la crainte des milieux académiques. Dépendant étroitement de leur Conseil d'Etat de tutelle, dotées de moyens proportionnellement très inférieurs et, par exemple, de barèmes salariaux plus contraignants, les universités cantonales voient s'installer le régime EPF avec un mélange d'envie et, surtout, d'inquiétude. Les domaines d'enseignement ne sont certes pas les mêmes, mais les recoupements abondent (informatique, sciences exactes, même le management est aussi abordé dans les «polys») et les évolutions récentes ne modifient pas la donne: l'EPF de Zurich, contrairement à ce qu'avaient souhaité certains députés emmenés par Hans Fehr en 1998, ne se séparera pas de ses chaires de sciences humaines (le mandat 2000 demande tout au plus une «liaison» avec les universités); et, sur les rives du Léman, l'EPFL devrait absorber d'ici à 2001 les sections de mathématiques, physique et chimie «fondamentales» de l'université. La distinction entre académies et écoles d'ingénieurs s'estompe, et dans la bataille internationale les EPF partent avec une aisance de gestion qu'ignorent les universités. Francis Waldvogel le reconnaît, tout en lançant que, «puisque nous innovons, nous serons prêts à donner un coup de main aux universités si elles le souhaitent».

«Saines tensions»

Ces tensions se répercutent au sein même du domaine des EPF. La négociation du mandat a ainsi vu les deux écoles s'allier, pour une fois, face à un Conseil jugé parfois trop technocrate. Les négociations ont généré des «tensions saines», estime Francis Waldvogel. Dans les écoles, on redoute surtout qu'à l'avenir le Conseil ne fasse plus souvent irruption dans les affaires courantes, intervenant pour supprimer un enseignement, voire fermer un département – le mandat évoque d'ailleurs des «redimensionnements» dans la construction, les macrosystèmes et la pharmacie – ou pour faire nommer certains enseignants. «Les écoles auront des objectifs qu'elles seront libres de réaliser comme elles l'entendent en focalisant ou en diminuant certains moyens. Si elles ne le font pas, elles s'automutileront», avertit leur président de tutelle.

Ces débats ne vont pas s'aplanir durant l'année 2000. Un avant-projet de révision de la loi sur les EPF est en effet amorcé, qui devrait étendre encore leur autonomie. La question du statut du personnel, par exemple, sera mise sur la table. De même que celle de la propriété de l'intéressant pactole immobilier du domaine, qui devrait passer sous la houlette des EPF. Reste à négocier qui, du Conseil ou des écoles, possédera les bâtiments.