Voilà qui ressemble fort au pire cauchemar du fonctionnaire suisse: par une froide nuit d'automne, des terroristes balkaniques dénués de tout scrupule enlèvent une délégation helvétique en tournée dans le sud-est de l'Europe. Quatre parlementaires et un diplomate sont au nombre des disparus. Les terroristes exigent une forte rançon, menacent d'abattre leurs otages et, au besoin, de faire sauter des explosifs assortis de substances toxiques en divers points du territoire suisse.

Le scénario possède, selon l'administration fédérale, «un haut degré d'authenticité et de vraisemblance» et a suscité quelques sueurs froides chez les responsables chargés de maîtriser cette situation fictive lors d'un «exercice de conduite stratégique» mené le 10 novembre 1997. La simulation avait pour but de tester les compétences des hauts fonctionnaires fédéraux de tous les départements en matière de «gestion efficace des crises» et d'anticipation des situations d'urgence. Résultat final, au dire de Hanspeter Rütti, membre du groupe de formation à la conduite stratégique récemment créée au sein de l'administration: «Insuffisant. Les secrétaires généraux des départements, qui ont fait eux-mêmes ce constat, ne sont pas tous préparés à ce genre de situation.» Et que ce serait-il passé si la situation fictive avait été réelle? «Il est très délicat de pousser les choses dans cette direction. Si les fonctionnaires avaient eu derrière eux des familles qui souffrent, la gestion du stress aurait été beaucoup plus difficile. Là, ils étaient tranquilles.»

Communication difficile

Et pourtant, même dans cet état de calme relatif, la communication entre les différents ministères, les cantons, le parlement et le monde économique a été problématique. «On n'utilisait pas bien les informations des uns et des autres», admet la conseillère d'Etat genevoise Martine Brunschwig Graf, codirectrice de l'exercice, qui note cependant que l'ordinateur soumis à la même simulation n'a pas fait mieux que les participants humains. Ces derniers se sont parfois montrés peu au fait de leurs possibilités réelles: «Le Conseil fédéral – un aréopage fictif réuni pour l'exercice, mais le vrai n'aurait pas fait mieux – s'est planté, explique crûment un protagoniste. On a perdu du temps à discuter l'envoi d'une force spéciale pour libérer les otages, alors que cette option, faute de moyens, n'existait pas!»

Ces lacunes – également constatées au cours de la crise des fonds en déshérence – ont poussé le Conseil fédéral à adopter un nouveau modèle de formation des cadres aux situations de crise. Les grandes simulations stratégiques conduites tous les quatre ans environ seront abandonnées au profit de petits exercices ayant valeur de tests et qui serviront à développer les capacités de travail en équipe et la rapidité des réactions. Leurs scénarios devraient être parfaitement confidentiels pour être «mordants» et prendre par surprise les participants. Le matériel de formation – qui comprend une cassette vidéo retraçant les grandes lignes de l'exercice 97 – est partiellement prêt. Un budget, plutôt chiche en regard de besoins considérés généralement comme importants, a été dégagé: 171 000 francs par an jusqu'en 2002. Mais Hanspeter Rütti n'est pas sûr de pouvoir disposer à temps des cinq postes de formateurs prévus initialement.

Outre le manque de moyens, les nouvelles méthodes se heurtent à la résistance passive de l'administration. Subordonnée au chancelier de la Confédération, l'unité de formation à la conduite stratégique ne dispose pas d'une position lui permettant d'imposer ses vues, explique Hanspeter Rütti. «Il est difficile de motiver les fonctionnaires, y compris ceux qui sont le plus proches de nous. Au sein de la chancellerie fédérale, l'attitude générale consiste à dire que la formation n'entre pas dans les affaires normales, qu'il y a déjà bien assez de travail comme cela et qu'en cas de crise, on improvisera.» On imagine aussi le déplaisir de chefs de service expérimentés à être mis dans des situations embarrassantes par des fonctionnaires extérieurs à leur département. La cassette vidéo de formation, produite dans le style du service cinématographique de l'armée, se conclut d'ailleurs par un appel presque pathétique à la collaboration de tous, sur fond de visages graves de parlementaires, d'huissiers et de paysans de montagne: «La formation à la conduite stratégique sert les intérêts du pays!» Pour notre observateur, les efforts pédagogiques déployés ne serviront pas à grand-chose: «Le fond du problème est l'absence de direction au sein du Conseil fédéral. Tant qu'il n'y aura pas de primus inter pares au gouvernement, aucune décision rapide ne sera possible en cas de problème urgent et grave.»