C’est une expérience télévisuelle. Mercredi soir, la RTS a dévoilé sa nouvelle formule d’Infrarouge, et le changement se révèle majeur: adieu les empoignades, bonjour la civile discussion. Depuis des mois, la chaîne clamait son intention de modifier le style de son émission de débat lancée en 2004, en l’axant davantage sur la compréhension que sur l’affrontement.

D’autres nouveautés – chroniqueurs, avis du public sur le plateau – étaient absentes mercredi, hormis un bilan final des tweets et billets Facebook des téléspectateurs, pratique éculée s’il en est. Ce jeudi, la chaîne indique que l’audience a été de 107 000 téléspectateurs, pour une part de marché de 23,3%, soit l’exacte moyenne d’un Infrarouge en début de soirée – l'émission restera ensuite à 21h15, sauf quelques soirées par année.

Notre chronique lors de la première, en 2004: Plus de 123 000 personnes devant leur poste pour «Infrarouge»

C’est «Forum» en plus long

Pour cette première, le menu était géopolitique: «Iran-Etats-Unis: et si Trump avait gagné?» A suivre cette causerie de haut vol, avec notamment Micheline Calmy-Rey et la sociologue Mahnaz Shirali, on mesure l’inflation du dispositif radiophonique sur la télé. Au moment où la RTS se met à filmer Forum, celle-ci contamine l’émission de TV.

Conceptuellement, le nouvel Infrarouge, c’est Forum en plus long, et avec un décor plus soigné. La table est passée au rouge vif, mais les coups de sang ne sont plus de mise. Il ne s’agit pas de faire son cirque en brassant l’air, mais d’empoigner la complexité du monde pour tenter de la rendre lisible. «Décodage», «décryptage», martelait l’animateur Alexis Favre en ouverture, pour bien caler le registre: le débat d’expertises, de connaissances. Il y a eu quelques divergences d’opinions, mais ce n’est plus l’objectif. Le plateau TV se fait arbre à palabres avisées.

Le journaliste se modère mais s’avance

Dès lors, le rôle du journaliste évolue d’une manière paradoxale. Moins en avant, et pourtant plus présent que jamais. En comparaison avec les animateurs de Forum et leurs caméras robots qui tournoient, Alexis Favre est filmé en abondance – c’est le narcissisme congénital des gens de télé, devant et derrière la caméra. Mais il n’est plus le glorieux arbitre. Les vigoureuses interruptions d’une Esther Mamarbachi ou d’une Elisabeth Logean, pour faire taire la volaille politique qui se pulvérisait dans les plumes, relèvent du passé.

Et alors, dans ce flux d’expressions désormais polies, voire feutrées, Alexis Favre n’en devient que plus central, pour structurer ces 65 minutes de parole, relancer ses hôtes, ouvrir de nouveaux chapitres.

Une chronique d’Alexis Favre: Merci Esther, on vous a bien comprise

A l’heure où les TV, se sentant toujours plus menacées par les autres écrans, en font des tonnes dans la surenchère aux décibels, aux animatrices et animateurs vides du bulbe qui se gondolent dans leur bulle, ou aux chroniqueuses et chroniqueurs snipers toujours plus affligeants de provocation à deux balles, le choix de la RTS affirme un certain courage.

Quand la vitupération devient la norme sur Facebook et autres, la télévision romande se lance dans le débat calme. Au risque de l’ennui, ou pire, de crise de manque chez des téléspectateurs complètement dopés par les vociférations et les failles de langage corporel. Les prochains mois diront si Infrarouge se tiendra à sa nouvelle sérénité, ou si le naturel télévisuel, c’est-à-dire l’odeur du ring, reviendra peu à peu.


Alexis Favre est par ailleurs chroniqueur au Temps. Son dernier billet: Lettre à un ami français*