Comment concilier sécurité d’approvisionnement énergétique, indépendance de la Suisse et protection de l’environnement? Les discussions de (très) longue date au sujet des avantages et écueils de chaque solution ne seront que plus vives maintenant qu’une initiative remet une pièce dans la grande machine du débat sur le nucléaire.

Un comité d’élus de partis de droite et de représentants de l’économie lance en effet une initiative populaire visant à lever l’interdiction, depuis la votation de 2017, de construire de nouvelles centrales nucléaires en Suisse. Intitulé «De l’électricité pour tous en tout temps. Stop au black-out», le texte veut inscrire dans la Constitution que «toute forme de production d’électricité respectueuse du climat est autorisée». La collecte de signatures doit commencer la semaine prochaine, ont révélé Le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung.

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Pour les initiants, compte tenu du contexte structurel d’une part (baisse des émissions de CO2 à long terme) et conjoncturel d’autre part (sur fond de conflit ukrainien), cette annonce relevait de l’évidence. La stratégie énergétique actuelle de la Suisse qui mise sur les importations en hiver est un échec, estime dans les deux journaux dominicaux Vanessa Meury, présidente du Club Energie Suisse, l’association à l’origine de l’initiative. Un constat que partage le PLR Philippe Nantermod, contacté par Le Temps. Pour lui, le pragmatisme prime plus que jamais: «Le nucléaire assure aujourd’hui plus de 30% de notre énergie et, si on suivait la politique en place, on serait censés s’en passer. Cela n’a pas de sens. Le nucléaire offre à court terme une solution, pour peu que l’on prolonge les centrales existantes, et à moyen et long terme une opportunité avec de nouvelles technologies, plus sûres et plus efficientes, dont on aurait tort de se priver. Pour nous, l’idée est simplement de garantir la qualité de vie des Suisses, qui, soyons réalistes, ne devraient pas avoir à renoncer à celle-ci.»

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Sur le volet politique, l’initiative n’est-elle pas risquée – à l’interne du PLR comme en dehors, compte tenu de la place que prennent désormais les questions d’environnement dans les débats et affinités politiques? «C’est ce que l’on essaie de nous vendre depuis longtemps, assure Philippe Nantermod, et il est vrai qu’on a craint un moment une ligne dure de défenseurs du nucléaire dogmatiques et caricaturaux. Mais nous, on souhaite simplement sortir de l’immobilisme actuel en ce qui concerne toutes les énergies, y compris renouvelables. Quant aux délais de mise en œuvre, on pourrait imaginer des processus accélérés… tout est question de volonté politique.»

Un criant «manque de résilience»

Les arguments défavorables au nucléaire n’ont pour autant pas changé et le pragmatisme est également invoqué dans le camp des opposants. Entre la nécessaire importation d’uranium pour faire fonctionner les centrales, leur durée de construction, et le système politique suisse qui pourrait faire craindre un perpétuel blocage, la solution proposée ne répond pas au problème, estime pour sa part Stéphane Genoud, professeur responsable du management de l’énergie à l’institut Entrepreneuriat & Management de la HES-SO Valais. «Revenir à ce genre d’initiative est un constat d’échec de la transition énergétique et un manque de résilience de notre économie.»

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Pour le Valaisan, qui n’est de son propre aveu «ni pour ni contre le nucléaire en soi, mais pragmatique sur les solutions liées à l’indépendance de la Suisse à long terme, le pays n’aura pas le choix: l’autonomie devra relever des énergies renouvelables, en premier lieu solaire, géothermique et hydraulique, pour assurer sa pérennité. Tous les rapports scientifiques des derniers mois le démontrent: on a largement la capacité d’y arriver, pour autant que l’on s’en donne les moyens.»

Mais voilà. «Il ne pleut pas des panneaux solaires et la Confédération n’est pas propriétaire des toits de tous les bâtiments de Suisse», lance Philippe Nantermod. Où que l’on regarde, les écueils existent. «Demandons aux enfants et aux jeunes ce qu’ils en pensent», suggère en plaisantant à moitié Stéphane Genoud. «Après tout, ce sont eux qui auront à vivre avec les choix que l’on fait aujourd’hui.»