Le Temps: Le récent démantèlement d'une filière du terrorisme associant des petits délinquants de Zurich au financement du GSPC algérien allié à Al-Qaida reflète-t-il un nouveau et inquiétant phénomène touchant nos pays?

Alain Bauer: Pour la petite délinquance, le fait d'emballer une activité criminelle en affirmation militante est valorisant, les mouvements corses eux-mêmes ont connu cette dérive. Il n'y a d'ailleurs rien d'original sur cette question puisqu'en matière criminelle ce qui est nouveau est le plus souvent ce qu'on a oublié. Il s'agit là d'un classique. Le coût des opérations terroristes étant relativement faible, entre 5000 et 25 000 dollars par exemple pour le 11 septembre 2001, il s'agit plus de faire vivre les réseaux que de financer des attentats. Un contrôle plus strict de l'usage de la quête, une certaine difficulté à réaliser des transferts internationaux de devises, une volonté d'invisibilité mais également une diversification des structures en réseaux souples ont provoqué ce mouvement.

- L'affaire dont nous parlons, qui intègre également des revendeurs de voitures parisiens pour blanchir l'argent, vous conforte-t-elle dans l'idée qu'une connexion entre le terrorisme et la grande criminalité est solidement et durablement établie?

- Les cellules des réseaux terroristes sont de plus en plus indépendantes et fonctionnent avec l'impôt révolutionnaire mais également avec des attaques de banque, le trafic de stupéfiants ou la prostitution. S'il n'y a pas d'Internationale islamique, pas plus qu'Al-Qaida n'est une organisation pyramidale, le système ressemble de plus en plus à une mutuelle du terrorisme ayant ouvert des espaces criminalisés pour assurer une indépendance locale des groupes. Comme en Algérie où il y a au moins deux GSPC, ces groupes se dispersent, sont moins organisés mais restent dotés de moyens importants. La nouvelle menace consiste donc en l'apparition d'un microterrorisme, très difficile à cerner et à combattre parce qu'agissant sur des territoires relativement flous. Il semble que les réseaux tchétchènes, libanais, irakiens et leurs supports arrière dans les pays occidentaux sont en phase d'hybridation avec le crime organisé. Soit en passant des accords circonstanciés sur un territoire donné, soit en développant des filiales criminelles pour financer leurs activités. Cela nécessite un traitement radical impliquant la responsabilité des grandes nations occidentales dans un monde qui évolue et change constamment.

Alain Bauer, auteur de «L'Enigme Al-Qaida» (avec Xavier Raufer), aux Editions Jean-Claude Lattès.