Grève des femmes

La nouvelle vague féministe suisse

A 28 ans d’écart, qu’est-ce qui distingue les militantes qui ont lutté pour le droit de vote de celles qui prennent le relais aujourd’hui? Pionnières ou issues de la nouvelle génération, elles dessinent les contours d’un renouveau féministe

Le vendredi 14 juin a lieu la deuxième grève des femmes de l’histoire suisse. Le Temps publie une série d’articles sur les enjeux mis en lumière par cette mobilisation.

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Valérie Vuille est née peu avant la première grève des femmes, il y a vingt-huit ans. Ce vendredi, elle s’apprête, comme des milliers d’autres femmes – et des hommes – en Suisse, à cesser de travailler pour réclamer que l’égalité inscrite dans la loi devienne réalité. Son engagement a commencé avec le lancement, il y a quelques années, de Décadrée, association qui débusque le sexisme, les inégalités et les stéréotypes dans les médias.

Mais la Genevoise n’emploie que depuis peu le mot «féministe». «Ce terme me paraissait trop fort, j’avais besoin de le tenir à distance pour m’assurer que je me battais pour tous, femmes et hommes, sans différence. J’ai longtemps préféré me définir comme égalitaire. Aujourd’hui, je suis fière de me dire féministe. Pour moi, c’est un combat contre le patriarcat, pour que chacun et chacune puisse vivre sans injonction», dit-elle.

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Son expérience reflète une évolution récente: le féminisme reprend de la vigueur et s’affirme. Il sort des cercles de militantes pour gagner le grand public. «Il y a une prise de conscience, une effervescence. Les femmes osent parler et se mobiliser», constate Valérie Vuille. Ce regain d’intérêt porté à la place des femmes dans l’économie et la société se reflète dans les médias et les débats politiques, mais aussi dans la profusion de newsletters, blogs et podcasts féministes anglophones et francophones, où se mêlent grandes références et voix singulières.

«Féministe n’est plus une insulte»

L’artiste genevoise Maëlle Gross, 30 ans, assistante à la HEAD, le constate: «Féministe n’est plus une insulte, ça devient même cool chez les jeunes filles. Lorsque la petite sœur de mon copain m’envoie des liens sur Instagram sur l’interdiction de l’avortement en Alabama, je me dis qu’une prise de conscience a lieu.» Pour elle, la lecture de l’essai Trouble dans le genre (La Découverte), de la philosophe américaine Judith Butler, a marqué un tournant: «Me dire que le sexe et le genre sont distincts, que l’on n’est pas confiné à un rôle, ça a été libérateur.» C’était en 2012. A la même période, elle rend visite à une amie au Caire. Sur place, elle participe à une grande manifestation de solidarité avec les Egyptiennes victimes de violences. «Il y avait une foule impressionnante de femmes, et des hommes solidaires qui entouraient le cortège pour le protéger.

Ses propres expériences du sexisme au quotidien, celles d’être suivie dans la rue en rentrant de soirée à Lausanne, insultée dans un bus par un inconnu dont elle repousse les avances «sans que personne ne réagisse», contribuent aussi à forger son engagement politique. A 20 ans, alors qu’elle est mandatée pour donner des formations techniques à des vendeurs pour une marque d’appareils photos, elle apprend que son collègue masculin est payé dix francs de plus par heure pour le même travail. «Les clients me demandaient systématiquement où était le formateur… Mes parents nous ont éduqués dans l’idée que je valais tout autant que mes frères. Et soudain, je me rendais compte que le fait d’être une femme entravait mon développement professionnel.»

Depuis quelques mois, Maëlle Gross s’active durant son temps libre pour préparer la grève du 14 juin. «Les Femen disaient que les féministes étaient des intellectuelles qui n’allaient plus dans la rue. Ce n’est plus le cas.» L’idée d’une nouvelle grève féministe part d’un groupe de militantes romandes, syndicalistes, étudiantes et retraitées. Mais cet événement s’inscrit dans une série de mobilisations internationales. Les grèves du 8 mars à travers le monde et les manifestations contre les violences sexistes du 24 novembre surprennent par leur ampleur et contribuent à repolitiser ces dates symboliques.

En Suisse, le 22 septembre dernier, 20 000 personnes se sont rassemblées sur la place Fédérale pour protester contre les inégalités salariales. L’adoption fin 2018 d’une révision creuse de la loi sur l’égalité – qui exhorte les entreprises à partir de cent employés à contrôler les salaires, mais sans prévoir de mécanisme de sanction –, le manque chronique de places de crèche ou encore le refus par le Conseil fédéral d’un congé paternité, même minimal, contribuent à la montée d’une colère propice à la mobilisation.

«Pas un aboutissement, mais une étape»

Pour Maria Pedrosa, 37 ans, secrétaire au Syndicat des services publics et organisatrice de la première heure, l’une des grandes forces de la grève féministe est de «nouer des solidarités entre les femmes dans tout le pays. Le 14 juin n’est pas un aboutissement, c’est une étape.» Les revendications font écho à celles des vagues féministes précédentes: salaires égaux pour travail égal, amélioration des rentes, répartition équitable des tâches domestiques, valorisation des métiers dits «féminins», congés parentaux, mais aussi critique d’une économie reposant largement sur le travail gratuit ou précaire, réalisé principalement par des femmes.

Le mouvement entend s’attaquer à toutes les formes d’inégalité et pointe aussi les discriminations fondées sur l’appartenance de race, de classe ou sur l’orientation sexuelle. A cela s’ajoute la dénonciation d’un sexisme moins évident, plus ordinaire. En vingt-huit ans, de nouveaux concepts sont apparus: harcèlement de rue, charge mentale, syndrome de l’imposteur. «Ce sont des choses vécues par les femmes au quotidien sans forcément être formulées, qui ne comptent pas moins que le droit de vote, mais sont moins palpables. Ce combat-là touche à l’éducation», observe Valérie Vuille.

Pour l’écrivaine française Chloé Delaume, le féminisme international trouve un nouvel élan avec les réseaux sociaux, caisse de résonance des témoignages de sexisme dans l’espace public. Particularité de ce mouvement 2.0: il touche «la majorité visible jusqu’ici silencieuse», écrit l’auteure du manifeste Mes bien chères sœurs (Seuil). Selon l’historienne Pauline Milani, de l’Université de Fribourg, on assiste au renforcement d’un mouvement qui a démarré dans les années 1990 déjà, avec la notion de genre et le militantisme queer. La lutte se déplace du terrain des lois vers le domaine des mœurs. Les militantes revendiquent la réappropriation de leur corps par les femmes et la rupture avec le binarisme qui assigne des rôles sociaux en fonction du sexe. Elles s’attaquent aussi de manière plus frontale aux violences sexuelles. «L’américaine Rebecca Walker sera l’une des premières à parler de harcèlement de rue dans un texte publié en 1992, un moment fondateur», souligne Pauline Milani.

Lire aussi: La critique de «Mes bien chères sœurs»

C’est d’autant plus marquant que l’on sort d’une longue période de «creux»: «Dans les années 1980, nous sommes dans l’âge dit post-féministe. On estime que les droits sont acquis, que le féminisme est institutionnalisé et qu’il n’est par conséquent plus nécessaire de se battre», souligne l’historienne. C’est une traversée du désert: le mot féministe paraît dépassé. Annik Mahaim, 67 ans, s’en souvient. L’écrivaine a fait partie du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 1970, qui réclamait le droit de disposer de son corps, l’avortement libre: «On se trouvait dans le sillage de mai 1968. Au moment du tournant néolibéral et des années sida, le mouvement s’est assoupi… Mais pas pour toujours!»

Annik Mahaim a participé, ensuite, à la première grève des femmes en 1991: «Nous étions alors focalisées sur des questions plutôt formelles et juridiques, touchant au monde du travail, à la hiérarchie dans les entreprises, au travail domestique gratuit. Nos revendications étaient moins globales que celles de la génération actuelle.» Elle se dit admirative des jeunes activistes qui apportent un nouveau souffle au féminisme: «Elles parviennent très bien à faire comprendre qu’elles ne se battent pas contre les hommes, mais contre un système patriarcal qui nuit à tous», dit-elle.

L’une des particularités de cette grève du 14 juin est le brassage générationnel. Simone Chapuis-Bischof, 88 ans, militante historique, a assisté aux assises féministes romandes du 2 juin à Lausanne, moment fondateur de la grève du 14 juin. Elle fait partie des pionnières, celles qui revendiquaient avant tout des droits civiques. Elle le formule ainsi: «Nous luttions pour changer les textes et les lois, maintenant il s’agit de changer les mentalités et les comportements.»

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