Alors que le procès de l'«Angolagate» bat son plein à Paris, la Déclaration de Berne (DB), Action Place financière Suisse et Global Witness demandent à la justice genevoise de rouvrir l'enquête sur les 600 millions de dollars disparus. Ces organisations parlent de détournement de fonds dans le cadre de la restructuration de la dette angolaise envers la Russie. Si les affaires française et suisse ne sont pas liées, elles impliquent les mêmes personnes et ont eu lieu pratiquement en même temps.

Dans l'un des procès les plus emblématiques de la «Françafrique», le Tribunal correctionnel de Paris juge, depuis le 6 octobre, Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak. Des hommes d'affaires accusés d'avoir vendu, entre 1993 et 1998, des armes à l'Angola, embourbé dans une sanglante guerre civile contre les rebelles de l'Unita. Des transactions pour plus de 790 millions de dollars, effectuées sans autorisation gouvernementale, mais avec la complicité de hauts dirigeants français.

Sur un compte UBS

«L'affaire suisse» porte sur les 774 millions de dollars de revenus pétroliers angolais transférés sur un compte d'UBS à Genève et destinés à rembourser, entre 1997 et 2001, la dette de l'Angola envers la Russie. Dette contractée pour l'achat de matériel de guerre pendant les années 1980, selon Human Rights Watch. Or, seulement 161 millions sont arrivés sur le compte du Ministère russe des finances.

Selon les ONG, le reste de la somme - 600 millions environ - aurait été transféré dans des sociétés écrans appartenant notamment à Pierre Falcone, dont la célèbre Abalone. Et sur des comptes de hauts fonctionnaires angolais, parmi lesquels le président Dos Santos, toujours au pouvoir.

En 2000, l'ancien procureur genevois, Bernard Bertossa, avait ouvert une instruction pénale contre Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak pour corruption d'agents publics étrangers et blanchiment d'argent. L'enquête a été classée en 2004 par son successeur Daniel Zappelli.

Des billets d'ordre ambigus

En décembre 2006, des citoyens angolais ont demandé qu'elle soit rouverte, prétendant détenir de nouvelles preuves. Ils ont alors déposé une dénonciation, puis un mémoire détaillé en juillet 2007. A ce jour, aucune décision n'a officiellement été prise sur cette dénonciation.

Questionné sur d'éventuelles procédures en cours, le procureur genevois, Daniel Zappelli, se refuse à tout commentaire «au demeurant vis-à-vis de tiers [la Déclaration de Berne] qui ne sont pas partie à une quelconque procédure».

Mais Me François Membrez, avocat des citoyens angolais, affirme qu'une procédure est toujours en cours auprès du juge d'instruction Vincent Fournier, qui porte sur la restructuration de la dette envers la Russie. C'est dans ce cadre qu'a eu lieu la dénonciation des citoyens angolais.

Maître Henri Nanchen, avocat de la République d'Angola, est plus bavard que le procureur. «Les informations fournies par la Déclaration de Berne sont totalement erronées! Il n'y a jamais eu 774 millions bloqués sur un compte en Suisse. C'était des «promisary notes», des obligations de garantie servant au remboursement de la dette. Elles appartenaient à la Fédération de Russie qui, entre-temps, les a récupérées.»

Maître Membrez conteste: «Il y avait bel et bien 31 «promisary notes», sorte de reconnaissances de dette, l'équivalent de billets à ordre en Suisse. Mais chaque fois qu'elles étaient présentées au paiement, l'argent était versé sur le compte Abalone d'UBS à Genève. Seulement une petite somme est parvenue à la Russie et le reste a disparu. Le dossier contient les preuves qu'au moins trois officiels angolais ont touché de l'argent, dont le président José Eduardo Dos Santos. Et il y a de forts soupçons quant à des détournements de fonds vers des sociétés écrans dont les ayants droit restent à identifier.»

Mais si la Russie, la créancière, se déclare satisfaite et ne réclame plus d'argent, où est le problème? «C'est vrai que la Russie ne se plaint pas, concède Me Membrez. Quand l'affaire a commencé, le juge d'instruction a saisi les «promisary notes» qui n'avaient pas encore été présentées au paiement et la Chambre d'accusation genevoise les a restituées à Moscou. Mais elle ne s'est jamais prononcée sur la question de la corruption des agents publics angolais. C'est ce que nous demandons aujourd'hui à la justice genevoise de faire, car nous avons tous les éléments nécessaires.»

Fonds publics détournés

Reste que si c'était une dette envers la Russie, en quoi concerne-t-elle des citoyens angolais? «Ce sont des fonds publics détournés qui appartiennent au peuple angolais. On ne peut pas dire que tout va bien parce que la Russie ne les réclame pas. La population angolaise reste spoliée», martèle Anne-Kathrin Glatz, de la DB.

Même s'il n'y a pas de lien entre le procès parisien et l'affaire genevoise, le premier dossier pourrait-il servir à relancer le second? «Difficile à dire, les faits ne sont pas les mêmes, mais il n'est pas exclu qu'ils se recoupent, note Me Membrez. On retrouve les mêmes acteurs: l'Angola et la Russie, de même que Falcone et Gaydamak.»