«Ils ont cherché à m’expulser! Je suis comme dans un tombeau. Ma cellule fait un mètre sur deux. J’insiste: un mètre sur deux!» De sa voix fluette, Majd, le «djihadiste biennois» accusé d’avoir combattu aux côtés des milices islamistes Al-Shabaab en Somalie et interdit d’entrée sur territoire suisse, cherche à alerter les médias sur son sort. Emprisonné au Kenya, il dit avoir corrompu un officier de police pour téléphoner.

«Les services de migration kényans sont venus me chercher ce 19 mars, dans le poste de police où je me trouvais. Ils ont menacé de me placer à vie en prison si je ne rentrais pas en Jordanie. J’ai refusé. Cinq officiers m’ont frappé pendant vingt minutes. Mes lunettes ont été cassées. Ils ont menacé de me placer à nouveau à Kamity [prison de haute sécurité à Nairobi, ndlr]. Là, j’ai été transféré dans une autre prison: la «Industrial Area Remand Prison». Dans une cellule où j’étouffe.» Majd, 20 ans, parle de façon rapide. Et accuse une nouvelle fois l’ambassade de Suisse au Kenya, et en particulier l’ambassadeur Jacques Pitteloud, d’avoir «exercé des pressions sur les Kényans» pour l’expulser vers la Jordanie. Ce que le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a toujours démenti avec force. Contacté mercredi, le DFAE ne «commente pas les accusations émises» et précise «assurer la protection consulaire à ce jeune homme».

Le dossier Majd embarrasse toujours plus Kényans et Suisses. Fedpol a prononcé une interdiction d’entrée de plusieurs années à son encontre. Les autorités suisses le considèrent comme dangereux pour la sécurité de la Suisse, en raison de son séjour en Somalie auprès de milices islamistes. Ses avocats ont fait recours contre cette décision auprès du Département fédéral de justice et police et contre celle de révocation de l’asile lancée par l’Office fédéral des migrations (ODM).

Et sur ce plan, Majd vient de marquer un point qui va crisper encore davantage les autorités suisses: le Tribunal administratif fédéral, dans une décision rendue publique mercredi (lire ci-dessous), a accepté son recours pour vices de procédure et renvoie l’affaire à l’ODM. En lui demandant de rendre une nouvelle décision, qui respecte le droit d’être entendu. Les pièces amenées au dossier ont été jugées lacunaires. Le même argument pourrait être retenu concernant l’interdiction d’entrée. «S’il remettait les pieds en Suisse, ce serait une catastrophe et cela ne ferait que souligner l’incapacité de nos autorités», glisse un connaisseur du dossier, insistant sur sa dangerosité.

«Je ne suis pas un terroriste», clame Majd depuis sa cellule. Il dit refuser de retourner en Jordanie, d’où vient sa famille, «parce que mon père est réfugié politique en Suisse et que je risquerais d’être pris en otage par les Jordaniens pour faire pression sur lui.» Son père y aurait été en danger en raison de son soutien au Hamas. Majd avance aussi un autre argument. «Je poursuis mon combat de principe que je mène depuis plusieurs mois: je veux rentrer en Suisse où vit ma famille et serais prêt à livrer ma version des faits et dire des choses que je ne peux pas dire au Kenya sans me mettre en danger. Si les Suisses ont des preuves contre moi, qu’ils les montrent et me jugent!»

Fait intéressant, lors de notre contact téléphonique, Majd n’a plus évoqué la théorie de l’enlèvement – du Kenya vers la Somalie – brandie au début de l’affaire, à laquelle personne n’a jamais cru. Quand on lui demande pourquoi il a milité en Somalie auprès d’Al-Shabaab, il ne nie plus l’avoir fait. Mais se contente de dire: «Je n’ai pas commis d’actes terroristes.» Des photos de lui maniant des armes de guerre seraient entre les mains des autorités kényanes.

Le casse-tête se poursuit, sur fond de zones d’ombre et de manipulations. Les Suisses ne le veulent pas; les Kényans, qui avaient abandonné toutes charges contre lui, cherchent également à s’en débarrasser, n’ayant officiellement pas de raison de le maintenir en prison. Et Majd qui, même s’il perd son droit d’asile en Suisse, gardera sa qualité de réfugié, ne peut théoriquement pas être refoulé vers la Jordanie. La famille entretient de drôles de relations avec les avocats, quatre ayant déjà été révoqués. Le dernier en date est Me Jacques Emery. «Mon avocat suisse? Je n’ai jamais eu le moindre contact avec lui», souligne Majd.

«Je suis prêt à livrer ma version des faits en Suisse. S’ils ont des preuves contre moi, qu’ils me jugent!»