«Un Guisan contemporain qui incarnerait une vision déterminée du pays, un héros qui enflammerait la population par un discours du Grütli à la mode 2010… Un leader, un vrai: cinquante ans après les obsèques du général, on se prend à fantasmer l’émergence d’une personnalité charismatique, alors que le Conseil fédéral actuel, désorienté, perd la confiance de la population.» Serait-ce la solution? se demande ce jeudi L’Hebdo, à l’enseigne de «Héros ou marionnette?», sur huit pages sévères, escortées d’un éditorial prétendant que «la vraie histoire du général reste à écrire» cinquante ans après sa mort.

Ce, à la suite de L’Illustré, qui en a lui-même consacré six la semaine dernière, avec une série de photographies noir-blanc fleurant bon la nostalgie de cette époque de valeureux symboles comme l’indépendance ou la liberté. Ces symboles ont aussi été décryptés par Le Général, le film documentaire de Felice Zenoni que TSR2 diffusera lundi prochain en étudiant l’ascension et le règne d’Henri Guisan au poste de commandant en chef de l’armée suisse, à travers un grand nombre de documents d’époque, également visibles sur tsr.ch. Celles-ci montrent bien comment le culte s’est depuis essoufflé, selon La Gruyère, qui a publié une jolie page sur sa gouvernante et sa filleule, Anny Colliard et Antoinette Vallotton. «En cause: un changement naturel de génération, mais aussi une relecture de la Seconde Guerre mondiale. Le Réduit national – le système de fortifications du pays – ne semble plus suffire à expliquer la non-invasion de la Suisse par l’Allemagne nazie.

Quatre pages aussi dans Echo Magazine, tout frais paru, pour accueillir une interview des historiens Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit, qui viennent de publier un livre (lire LT du 07.04.2010) sur la version helvétique de la statue du Commandeur. Plus un éditorial qui replace aussi la figure du Général dans l’actuelle époque de turbulences, où «la menace a changé de visage. Le débat, aujourd’hui, porte sur l’utilité et l’évolution d’une armée qui a perdu ses ennemis traditionnels et le soutien de la société. On doit se réjouir de cette longue ère de paix, de cet éloignement des périls, sans tomber dans la naïveté de croire que la guerre est toujours pour les autres.» Les missions demeurent, dit Jean Abt, commandant de corps à la retraite à l’origine de l’organisation de la commémoration jubilaire, dans Agrihebdo: «Assurer la sécurité et nourrir seront toujours les deux principes fondamentaux de la survie d’une société. Comme par le passé, la grande difficulté est de mesurer le risque qu’advienne une crise grave. Il ne s’agit pas de faire de la paranoïa, mais de ne pas oublier que parfois les choses changent très vite.»

Ainsi, «faire mémoire d’Henri Guisan, conclut Echo Magazine, c’est réaliser la responsabilité de chacun, à sa modeste place, dans la contribution au bien commun.» Car «lorsque l’on prend le temps de se souvenir d’un grand personnage historique, il paraît toujours bon de se poser des questions existentielles sur notre situation contemporaine, confirmait 24 Heures cette semaine. Sans oublier de remettre en cause le statut de héros de l’intéressé.» Question, d’ailleurs: «Etait-il si bien que cela, ce raide militaire?» Peut-être que non, et il n’est pas indispensable «de se chercher des modèles désuets pour une époque en mal de repères». Surtout maintenant que l’on sait que le comportement de la Suisse pendant la guerre de 39-45 a longtemps prêté à controverse, comme l’explique l’historien Georg Kreis, en précisant bien que l’armée n’a pas «sauvé» le pays, dans Die Zeit.

Dans la biographie de Markus Somm (General Guisan, Widerstand nach schweizer Art, Stämpfli-Verlag), il est dit aussi qu’«au pays des nains, Guisan devint un géant», explique à ce propos la Neue Zürcher Zeitung, autre mythe helvétique d’ailleurs écorné cette semaine dans l’édition suisse de Die Zeit. «Ce n’était pas un héros… et pourtant il fut une idole», enchaîne la Basler Zeitung. Somm fait encore le portrait celui qu’il appelle «Der freundliche Kommandant» dans la Weltwoche, cet ami du peuple dont même la Jungfrau Zeitung rappelle la glorieuse histoire: celle d’un personnage définitivement écartelé «entre mythe et réalité», titre le Corriere del Ticino.