«Ce serait une erreur de réduire l’Afrique aux défis qu’elle doit surmonter – même s’ils sont de taille – et de ne la considérer que sous l’angle de la migration», écrit le ministre des Affaires étrangères helvétique, Ignazio Cassis, en préambule de la nouvelle stratégie pour l’Afrique validée mercredi par le Conseil fédéral.

Berne n’a pas pour autant renoncé à conclure des accords sur la migration avec les pays africains pour y renvoyer des ressortissants en situation irrégulière, comme l’ont consenti moins de dix pays africains, dont la Gambie, qui vient de signer un tel arrangement mardi à Berne. Pour obtenir gain de cause sur les migrants illégaux, la Suisse fait miroiter à l’Afrique un approfondissement des relations bilatérales et une augmentation de l’aide.

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Le document stratégique de 48 pages, le premier du genre pour l’Afrique, vise à promouvoir une approche plus cohérente du gouvernement fédéral vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne. «La région est appelée à jouer un rôle de plus en plus important, y compris pour la Suisse», justifie Ignazio Cassis. Cet accent sur l’Afrique est plutôt salué.

«C’est un début mais encore insuffisant», réagit le conseiller national zurichois (centre) Niklaus-Samuel Gugger, qui avait réclamé dans un postulat cette stratégie africaine. «On ne peut pas passer à côté d’un continent à la croissance phénoménale, et pas seulement démographique», estime la conseillère nationale vaudoise (verte libérale) Isabelle Chevalley. Du côté des œuvres d’entraide, Marianne Hochuli, chargé de recherches pour Caritas, se réjouit que l’Afrique ne soit «pas présentée comme un problème mais comme une chance».

Pas de nouveau financement

Ignazio Cassis espère que les entreprises et les ONG s’inscriront aussi dans cette nouvelle stratégie. Sa mise en œuvre ne bénéficiera d’aucun moyen financier supplémentaire. En revanche, la Suisse ouvrira de nouvelles ambassades au Mali et au Rwanda, là où il n’y avait que des bureaux de coopération.

Sur le plan géographique, Berne a défini trois zones prioritaires: le Sahel, la grande Corne de l’Afrique (comprenant les deux Soudans) et la région des Grands-Lacs, sans oublier les économies les plus prometteuses du continent qualifiées de «lionnes africaines»: Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Angola, Afrique du Sud, Rwanda, Kenya et Ethiopie. Enfin, la Suisse compte davantage collaborer avec les organisations régionales africaines, qui gagnent en importance, comme l’Union africaine.

Education et formation professionnelle

En plus de son rôle traditionnel dans la médiation des conflits et l’aide humanitaire, qu’elle n’entend pas abandonner, la Suisse veut se profiler dans d’autres domaines. En effet, Berne entend contribuer au décollage économique de l’Afrique, en soutenant l’éducation de base et la formation professionnelle. Améliorer les conditions-cadres des économies africaines profitera aussi aux entreprises suisses, estime le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

«Les entreprises suisses peuvent contribuer à faire prospérer l’entrepreneuriat local en Afrique, approuve Isabelle Chevalley. C’est le seul moyen de développer l’Afrique et de lutter contre la pauvreté.» Présidente du groupe parlementaire Suisse-Afrique et fer de lance contre la récente initiative sur les multinationales responsables, la Vaudoise critique toutefois la «frilosité» de l’Assurance pour les risques à l’exportation (SERV) quant aux investissements en Afrique. «La Suisse devrait aussi davantage peser à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement pour que les prêts bénéficient aussi à des entreprises africaines», dit-elle.

Niklaus-Samuel Gugger, lui, regrette que l’accent n’ait pas été mis davantage sur la rémunération des produits importés d’Afrique. Marianne Hochuli craint que la priorité mise sur les «lions africains» au profit de l’économie suisse se fasse au détriment des pays plus fragiles. «Du point de vue de la politique de l’économie de développement, la Suisse doit renforcer les économies locales et pas seulement créer des opportunités pour ses entreprises. Cette pondération n’est pas claire», déclare-t-elle.

Les sujets qui fâchent

Dans sa stratégie pour l’Afrique, la Suisse promet de lutter contre les flux financiers illicites, en renforçant les standards internationaux en la matière. «Mais la Suisse doit aussi empêcher l’évasion fiscale vers sa place financière», critique Marianne Hochuli. La Suisse s’en tient aussi aux normes internationales existantes pour les multinationales basées en Suisse, notamment dans le domaine de l’extraction des matières premières, alors que les Suisses ont, en novembre dernier, rejeté de justesse une initiative populaire pour renforcer la responsabilité des multinationales.

Dernières priorités fixées par la Suisse, plutôt consensuelles, favoriser le développement durable de l’Afrique et sa numérisation. L’Afrique est en effet en première ligne du réchauffement climatique, avec une urbanisation galopante, mais rejette comparativement aux économies du Nord peu de gaz à effet de serre. Quant à la numérisation, Marianne Hochuli y voit un «bon moyen de donner davantage de pouvoir à la jeunesse africaine».