Une tête est tombée au Nouvelliste. Le conseil d'administration du groupe Rhône Média, éditeur du quotidien valaisan, s'est séparé de son directeur, Jean-Yves Bonvin, hier. Il a, dans la foulée, désigné Antonin Gross, ex-secrétaire général d'Edipresse et un des trois membres du conseil d'administration du journal, comme administrateur-délégué. Celui-ci se voit conférer les «pleins pouvoirs de direction avec effet immédiat».

Motif invoqué pour justifier ce divorce: «Le climat de confiance n'était plus adéquat», confie sobrement au Temps le président de Rhône Média, Hildebrand de Riedmatten, qui sait pourtant que les causes d'une éviction aussi retentissante sont forcément plus rugueuses que ses commentaires de circonstance.

Hausse des primes

A la tête du Nouvelliste depuis 1999, Jean-Yves Bonvin, ancien banquier et également administrateur de la Banque Cantonale du Valais, fait en l'occurrence les frais de son implication dans la gestion des caisses de pension de l'entreprise (LT du 28.10.2008).

L'affaire remonte à 2003. La commission paritaire avait alors reconduit un contrat avec la société L'Egide. Il en a résulté une augmentation des primes de l'ordre de 1,8 million de francs. Ce surplus de cotisations, qui serait en fait imputable à des frais administratifs particulièrement élevés, a été révélé par les représentants des employés eux-mêmes, en 2007, alors que Le Nouvelliste avait à renégocier ses contrats LPP.

On comprend mal aujourd'hui qu'ils n'aient pas suscité la moindre inquiétude dans les contrôles comptables de la société et, de facto, auprès de la direction. Le pot aux roses a en revanche provoqué un certain désarroi au sein du conseil d'administration, qui s'est décidé, sur l'insistance des représentants du personnel, à se saisir du dossier.

Accélération

Les choses se sont vraiment précipitées la semaine dernière, lorsque les administrateurs de Rhône Média ont envoyé un commandement de payer au directeur Jean-Yves Bonvin ainsi qu'à l'ancien secrétaire général du groupe, François Gasser. Une manière de stopper la prescription dans le cas d'éventuelles suites judiciaires.

Or, les deux cadres ont cru judicieux de se retourner vers les membres du personnel en les menaçant de leur adresser ledit commandement de payer. La menace à son encontre a révolté Jean-Pierre Bodrito, président du conseil de fondation de la caisse de pension du journal, qui affichait un certain soulagement hier en apprenant l'éviction de son patron: «Je suis satisfait de ne plus avoir à siéger avec Jean-Yves Bonvin. Cela met fin à des années de pressions injustifiées.»

Car les reproches adressés au directeur ne se limitent pas à son manque de perspicacité en matière de LPP. «Il m'a plusieurs fois menacé de mettre en péril l'entreprise. Or, je cherchais le meilleur pour les collaborateurs», commente encore Jean-Pierre Bodrito.

Une attitude contestée par le directeur évincé. Jean-Yves Bonvin assure avoir «voulu protéger ses droits en partageant la responsabilité avec les autres signataires du contrat de caisse de pension.»

«Difficultés relationnelles»

Reste que le conseil d'administration du journal estime aujourd'hui que ce comportement justifie, en partie aussi, ce limogeage sur-le-champ. «Monsieur Bonvin a des difficultés relationnelles avec les actionnaires également», argumente le président Hildebrand de Riedmatten.

Abstraction faite de la manière, il y a le fond. Et sur le fond, l'affaire pourrait trouver son épilogue hors les murs du journal. Devant les tribunaux, le cas échéant, si le conseil d'administration parvient à établir la responsabilité de Jean-Yves Bonvin sur un ou plusieurs points, comme la raison de la reconduction du contrat LPP un an avant l'échéance, la nature des frais administratifs qui ont fait gonfler la facture des cotisations ou encore la corrélation entre cette affiliation à l'Egide et les intérêts que tenait dans ladite caisse l'actionnaire de Rhône Média Bernard Donzé, beau-frère de Jean-Yves Bonvin. Sur ce point, l'ex-directeur du Nouvelliste dit avoir la conscience tranquille: «On peut acheter un litre de lait à la Migros un jour et se rendre compte le lendemain qu'il coûte 90 centimes chez Denner...»

Les défis d'un titre

Derrière la nébuleuse, Le Nouvelliste a aujourd'hui plusieurs défis très clairs à relever. Force est de reconnaître qu'il s'offre les services d'un vrai professionnel des médias pour le faire. Pour Antonin Gross, «il s'agira avant tout de ramener un peu de sérénité» dans une maison passablement secouée par de récents bouleversements à la rédaction en chef et les éternelles guerres des clans au sein de l'actionnariat. Le nouveau patron du quotidien valaisan énumère en vrac «l'arrivée des journaux gratuits, la concurrence internet, les nouvelles exigences des annonceurs» comme autant d'enjeux déterminants dans les mois à venir pour garantir la pérennité du titre.

Autre chantier en cours: le renouvellement des rotatives, qui arrivent en bout de course, dossier pour lequel les actionnaires étudient aujourd'hui deux variantes: délocaliser chez Edipresse (qui détient 37,5% des actions de Rhône Média) à Bussigny (VD), ou investir massivement et préserver les emplois en Valais?

«Je me battrai personnellement pour conserver le centre d'impression en Valais», assure Antonin Gross, qui, en une déclaration, et avant même de s'asseoir dans le fauteuil encore tiède de Jean-Yves Bonvin, résout déjà un premier dilemme: jusqu'à nouvel avis, il n'est pas «l'homme d'Edipresse au Nouvelliste».