Après Fukushima, le Conseil fédéral et le Conseil national ont délivré un message simple: la Suisse sortait du nucléaire. Ce message sera sans doute un peu plus cabalistique lorsqu’il aura passé le cap du Conseil des Etats le 28 septembre. La commission de l’énergie de la Chambre des cantons a en effet décidé de retravailler les trois motions sur l’abandon du nucléaire qui ont été acceptées en juin par le Conseil national. Déposées par Roberto Schmidt (PDC/VS), les Verts et le Parti bourgeois-démocratique (PBD), ces motions ont été complétées par des adjonctions qui donnent des gages à la droite comme à la gauche.

L’objectif visé par la commission, insiste son président Rolf Schweiger (PLR/ZG), était de rechercher un avis unanime parmi ses treize membres. L’objectif a été presque atteint: la version modifiée des motions a été adoptée par 11 voix sans opposition et deux abstentions.

Première correction: au lieu d’interdire définitivement la construction de toute nouvelle centrale nucléaire, il est précisé que seules celles «de la génération actuelle» sont prohibées. C’est une victoire du Parti libéral-radical, qui voulait laisser la porte ouverte aux nouvelles technologies. Par exemple celles qui fonctionneraient au thorium.

Le thorium? Cette technologie a été écartée dans les années 70 parce que cette filière ne permet pas de fabriquer d’armes nucléaires, expliquait ce printemps le physicien Jean-Christophe de Mestral (LT du 30.03.11). «Ce n’est pas la seule raison: il y avait aussi des problèmes techniques et ces réacteurs n’étaient pas rentables», ajoute Florian Kasser, chargé de campagne nucléaire chez Greenpeace.

Jean-Christophe de Mestral expliquait cependant que le thorium était «trois fois plus abondant que l’uranium, bien réparti sur la surface du globe», qu’il n’avait «pas besoin d’être enrichi» et était «utilisable quasiment à 100% dans un réacteur». Il signalait encore que le thorium produisait moins de déchets que l’uranium. Il ajoutait encore que l’Inde et la Chine se sont lancées dans cette filière.

Alors, à quand une centrale au thorium en Suisse? Selon Florian Kasser, qui rejette cette technologie car elle produit quand même des déchets, les premiers réacteurs ne seront pas sur le marché avant 2040. Si l’on compte les longues procédures d’autorisation et de construction en Suisse, il ne faut rien attendre avant 2055. Les représentants du camp rose-vert au sein de la commission des Etats disent la même chose. «Il n’y aura aucune nouveauté d’ici à 2050 ou 2060. Il faut donc bien se préparer à faire vivre deux générations sans nucléaire», commente Didier Berberat (PS/NE), qui a soutenu la décision de la commission. Tout comme Luc Recordon (Verts/VD): «Deux générations, c’est un moratoire qui ressemble à un enterrement», fait-il remarquer.

Autre concession faite à la droite: le texte précise que la recherche «dans toutes les techniques du domaine de l’énergie», y compris nucléaire, continuera d’être encouragée. Didier Burkhalter avait insisté sur ce point au parlement en juin.

«On sème le doute. C’est absurde et irresponsable. Comme Beznau et Mühleberg (ndlr: la centrale bernoise sera remise en marche à la fin de septembre) seront arrêtées autour de 2020 et que les contrats d’approvisionnement avec la France tomberont aussi à ce moment-là, il faut clairement miser sur les renouvelables et l’efficacité énergétique», réagit Florian Kasser.

Les Verts parlent de reculade et d’«acte d’allégeance envers le lobby nucléaire». Pourtant, Luc Recordon n’est pas de cet avis. Il qualifie la décision de la commission d’«excellent résultat». Pour lui, les deux motions visent toujours l’abandon du nucléaire, car elles disent aussi que le Conseil fédéral doit présenter une stratégie énergétique qui «garantit les futurs besoins en électricité sans recourir à l’énergie atomique» et sans importation de courant, et cela «sans mettre en danger la place économique suisse».

Luc Recordon satisfait, le PS qui salue un «succès incontestable du PS et des Verts», mais des Verts et Greenpeace qui sont fâchés: il y a de l’explication dans l’air à gauche. A droite aussi, d’ailleurs. Si le PDC réagit avec prudence, le PLR salue un «retour à la raison». Mais l’UDC, qui veut maintenir le nucléaire en Suisse, n’est pas contente. Selon nos informations, c’est de ce camp que sont venues les deux abstentions.