Les ingénieurs appartenaient à MASNA, une entité chargée de la conception des centrales nucléaires iraniennes et visée par un embargo de l’Union européenne. Selon le document américain, les ingénieurs ont été entraînés à «l’analyse de sécurité» fondée sur les probabilités et ont pu recevoir «des conseils techniques détaillés» concernant la conception de réacteurs nucléaires.

L’information est d’autant plus embarrassante pour la Suisse que les documents suggèrent que les fonctionnaires helvétiques étaient, en 2009 encore, conscients de la faiblesse des règlements applicables pour entraver l’exportation de technologies nucléaires sensibles. «Le gouvernement suisse a de plus en plus de mal à imposer des contrôles à l’exportation à l’industrie», aurait ainsi déclaré Erwin Bollinger, responsable de ces contrôles au Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), lors d’une rencontre avec un responsable américain le 15 septembre 2009. Il admettait aussi que la Suisse avait reçu «des indices selon lesquels la technologie fournie par Colenco pouvait être détournée par les Iraniens».

Les documents estampillés «secret» montrent aussi que la Suède, où se trouve la maison mère de Colenco, avait averti la Suisse que les activités de la firme argovienne avec l’Iran auraient été interdits sur le sol de l’Union européenne. Mais la législation helvétique, elle, était trop laxiste pour faire de même: «La Suisse ne [peut] pas atteindre son objectif de stopper Colenco en utilisant les lois suisses actuelles», aurait expliqué Erwin Bollinger à son interlocuteur américain.

Selon les Etats-Unis, les activités de Colenco présentaient un «risque» que la technologie nucléaire civile fournie à l’Iran soit détournée à des fins militaires. Et l’excuse fournie par Colenco – toutes les technologies vendues à l’Iran étaient dans le «domaine public» – n’a pas convaincu Washington: «L’aide de Colenco incluait une assistance dans la conception des réacteurs à un niveau très détaillé», et cette «valeur ajoutée était le cœur de ce que recherchait l’Iran quand il a approché Colenco», explique le document américain.

Toujours selon le câble secret, les autorités suisses affirment que la société s’est montrée «très coopérative» et a fourni aux autorités helvétiques des «milliers de pages» concernant ses activités. Tout en les jugeant légales, les autorités suisses ont fini par mettre fin aux liens de Colenco avec l’Iran en utilisant une réglementation technique émanant du Nuclear Suppliers Group, qui réunit les principaux pays producteurs de technologie nucléaire. La société argovienne aurait subi une perte de 40 millions de francs du fait de cette interdiction.

Erwin Bollinger, le responsable du dossier au SECO, a utilisé une explication surprenante pour justifier l’impuissance de la Suisse à faire cesser la relation entre Colenco et les Iraniens: «Dans le passé, les dirigeants du gouvernement suisse et les industriels allaient au service militaire ensemble et développaient des relations personnelles. Les hauts fonctionnaires utilisaient leurs relations personnelles pour résoudre les problèmes de contrôle aux exportations avant que le gouvernement ne décrète une interdiction. Mais ce tissu de liens personnes entre le gouvernement et l’industrie s’est affaibli.» Ce qui obligerait, désormais, le gouvernement suisse à durcir le ton face à ses entreprises en matière de prolifération nucléaire.