Social

La nuit la plus froide avec les sans-abri de Lausanne

Autorités et milieux associatifs se mobilisent pour secourir une population sans domicile dont le nombre est croissant. 272 places sont disponibles ces jours. Reportage de nuit à la Soupe populaire

Il s’est rendu à la Soupe populaire de la rue Saint-Martin, en voiture, la sienne. L’a garée à distance pour ne pas froisser plus pauvres que lui. C’est le dernier bien qui lui reste. Il est Suisse et Lausannois. Sa vie est une chute. Sa petite entreprise d’informatique a fait faillite, il a divorcé, voit sa fille de 6 ans une heure tous les deux mois, avale des antidépresseurs. Les services sociaux lui ont trouvé une chambre dans un hôtel «miteux» à Vidy.

Le soir, engoncé dans son manteau de bonne coupe, il s’assoit un peu à l’écart dans cette cantine bondée ouverte par la Fondation Mère Sofia. Et mange, plutôt bien. Au menu, soupe, sandwichs, salades, pâtes de légumes et viandes, choix de desserts. Un don de la maison Manor. Samedi dernier, c’est le Lausanne-Sport qui a offert tous ses petits fours après le report du match contre le FC Bâle. «Un repas VIP», dit une bénévole.

Il est 21h ce lundi soir. Déjà –7 °C au-dehors. Ils sont une cinquantaine, Africains, Maghrébins, quelques Roms, des Européens dont Ness, un Français originaire de Troyes, sur son fauteuil roulant. «Je suis né sous X, j’ai douze ans de squat suisse, à l’hôpital ils ont dit que je suis schizophrène, c’est faux, je souffre de stress post-traumatique. Ici c’est un foyer, on est reçu avec des sourires et poliment», dit-il.

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272 places

Odile, 18 ans, est étudiante. Elle vient un soir par semaine servir les repas, être utile. «C’est drôle, car j’en croise le jour dans la rue et ils me disent bonjour comme des gens de connaissance.» Exceptionnellement, les locaux vont rester ouverts toute la nuit. Quatre-vingts places au total. Sitôt le service achevé, des matelas en mousse sont posés. Ce recours complète le dispositif d’hébergement sur Lausanne en accord et avec le soutien de la Ville, qui finance le projet. Oscar Tosato, le municipal chargé de la Cohésion sociale, explique: «Pas question de laisser les gens repartir par ce grand froid. On propose en tout 272 places avec l’ouverture dimanche dernier de l’abri PC de la Rouveraie, qui a 40 places en plus des 45 lits supplémentaires depuis vendredi au Sleep-In et à la Marmotte.»

Ville, associations et privés se mobilisent. Des particuliers notamment ouvrent leur porte à un ou deux sans-abri. «Ce lundi, nous avons reçu huit propositions de logement sur notre compte Facebook», se félicite Christian Roy, fondateur de la Maraude, un mouvement citoyen. On retrouve ce volubile prof de français et d’histoire-géo à la Soupe populaire avec sept autres bénévoles de tous âges. «On a toutes les classes sociales, une juriste, des étudiants, des retraités, un policier, une infirmière», résume Christian.

Pique-nique improvisé dans un quartier sympa

Trois ou quatre voitures sont avancées pleines de sacs de vêtements et de couvertures. Une camionnette suit, où l’on a chargé les restes des repas de la Soupe populaire. Le cortège rallie la place du Vallon, «quartier sympa où les riverains n’ont pas pour premier réflexe d’appeler la police parce qu’il y a un peu de bruit dans la rue», confie Christian. Un recoin éclairé par un maigre néon, des tables en pierre. Un pique-nique s’improvise. Bruits de couverts qui s’entrechoquent, rires, conversations en anglais.

Des hommes sont sortis peu à peu de l’ombre. Nigérians, Gambiens, Congolais. A peine vêtus. Baskets, jeans élimés, blousons d’été. L’un d’eux: «Je suis là depuis quinze jours, j’ai traversé la mer jusqu’à l’Italie et puis j’ai voyagé dans les toilettes du train. Je veux des papiers et du travail, une vie normale avec une femme et des enfants». «On leur donne à manger mais avant tout on les persuade de monter dans nos voitures pour les emmener vers les abris», explique Christian.

Le durcissement de la loi sur l’asile

Une voiture de police passe et ralentit. Les jeunes Africains ont rejoint l’ombre à pas rapides, reviennent cinq minutes plus tard, acceptent de monter avec les bénévoles. Christian: «Ils ont peur de tout le monde et surtout des uniformes de la Protection civile parce qu’ils croient que ce sont des policiers. Il faut les rassurer.» Oscar Tosato précise: «Le durcissement de la loi sur l'asile a gonflé le chiffre des personnes qui vivent dans la rue. Ils se retrouvent en situation irrégulière, se cachent donc.» En Belgique, une loi peut contraindre les SDF à rallier les abris, la France y réfléchit, la Suisse pas encore.

23h30, il fait –12 °C. Le cortège se scinde. Lausanne est vide. Une bise cinglante chahute les papiers gras. Distributions de repas place de la Riponne. L’automne dernier, la Maraude a été priée d’aller aider ailleurs, sous le prétexte que ses véhicules se garaient n’importe où et que les dealers étaient nourris sur place. «C’est une prestation citoyenne, pas une prestation de politique sociale, car ça permet à ces dealers de ne pas perdre une seconde dans leur marché», accuse Oscar Tosato. Christian Roy évoque, lui, la nécessité de secourir tout le monde.

Ceux qui échappent au maillage

La Riponne est déserte. Une bénévole: «Ils vont arriver, ils sont dans les parkings ou derrière les piliers là-bas.» Des Africains d’abord puis une femme, une Lausannoise, la soixantaine. Et ce jeune homme au visage pâle, en cardigan et mocassins, un air d’étudiant. Un toxico, nous dit-on. Il refuse le bonnet et la paire de gants tendus, saisit une assiette de soupe chaude et rejoint la main brûlante et tremblante une ruelle où il aurait un gîte.

Un minibus d’EMUS (urgences sociales de la ville) s’arrête. La conductrice donne à Christian Roy les dernières nouvelles: «La police a repéré au Flon un homme qui dormait sur le trottoir et nous a appelés. On l’a emmené à la Rouveraie. On va aller maintenant du côté de la gare.» «Dis-nous si tu n’as plus assez de places, on a trois voitures ce soir», l’avise Christian. Une nuit sans personne à la rue? «Non, il y a forcément des gens qui échappent au maillage. On compte alors sur un passant ou un riverain pour nous avertir», répond Christian Roy. Lui-même connaît deux hommes qui dorment au pied de son immeuble. Et il a pour habitude, comme en cette nuit polaire, de leur ouvrir sa porte.

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