Obscurité

«La nuit est un patrimoine dont il faut prendre soin»

Alors que le parc naturel du Gantrisch va devenir en 2019 le premier parc aux étoiles de Suisse, «Le Temps» a rencontré Luc Gwiazdzinski, géographe à l'Université de Grenoble et pionnier en France des «Night Studies»

Entre Berne et Fribourg, le parc naturel du Gantrisch va officiellement devenir en 2019 le premier parc aux étoiles de Suisse. Loin de la pollution lumineuse des villes, un rêve pour les astronomes amateurs, pour la nature, et pour ceux qui sont fatigués de courir.

Retrouvez notre article consacré à ce lieu d'émerveillement

«Faire la lumière sur quelque chose», «obtenir des éclaircissements», «éclairez-moi»: la lumière est toujours corrélée à des notions positives…

La nuit «tombe». Et le jour «se lève». Chaque fois qu’on met la lumière en avant, c’est pour «avancer», la lumière est associée au progrès – pensez au «siècle des Lumières», face à «l’obscurantisme»… En Occident, la lumière est considérée de façon positive et renvoie à la quête de la transparence. Depuis notre enfance, l’absence de lumière est liée à la peur, au manque de sécurité parce que plus de 80% des perceptions humaines proviennent de la vue: quand on voit moins, on perd du contrôle. L’absence de lumière est aussi une absence de témoins. Les catastrophes ont souvent lieu la nuit suite à des défaillances humaines (Bhopal, Three Mile Island), comme certains événements tragiques restés dans nos mémoires (Nuit de la Saint-Barthélemy, Nuit des longs couteaux…). Sur le plan politique, le pouvoir a toujours eu peur de la nuit, qu’il a cherché à contrôler par la police, la réglementation et la lumière. En France le roi était qualifié de «chasse-ténèbre». C’est la nuit que l’on refait le monde, que se fomentent les complots, qu’ont lieu les émeutes, auxquelles les autorités répondent par les couvre-feux.

Mais la nuit est aussi un temps de la fête, du plaisir et des transgressions sur lequel la morale pèse. Nombre d’étapes et rites de nos vies sont nocturnes: première fois que l’on découche, première nuit blanche, premier concert, premier verre d’alcool, premier rapport sexuel… La nuit a toujours été une muse et un lieu de créativité pour les artistes, loin de la raison du jour. Elle est plutôt du domaine de la sphère privée et de l’intime. Nos agendas papier permettaient de noter nos rendez-vous en journée, mais après 21 heures ce n’était plus possible, manière d’acter que notre vie publique – et transparente – se déroulait en plein jour.

Ça, c’était avant. La nuit et le jour sont désormais très mêlés…

Dans les villes, on ne peut plus parler de nuit mais de «non-jour», un espace-temps hybride et artificiel, né du croisement de la lumière et de l’architecture urbaine. Depuis une vingtaine d’années on a assisté à une colonisation accélérée de la nuit par le jour, une «diurnisation» de la nuit, visible sur les photos satellitaires par exemple, qui montrent une terre très éclairée. J’aime bien traverser ou survoler les villes de nuit car elles révèlent les hommes, les structures, les mutations en cours. On a vécu un changement de culture, en passant d’un monde rural avec quelques villages éclairés à un monde majoritairement urbanisé. Tout s’est inversé, au point que le philosophe Michel Serres parle de «sombrières» pour évoquer les taches d’obscurité qui subsistent, les quelques endroits non habités où se réfugient les astronomes. Les activités ont accompagné le déploiement de l’éclairage public ou privé. Les services et les commerces ont décalé leurs horaires, accompagnés par les transports, et l’industrie fonctionne jour et nuit. A la radio et à la télévision, le couvre-feu a vécu et internet permet de dialoguer en direct avec un coin de la terre sous l’empire du jour. Sous l’effet du temps en continu de l’économie et des réseaux, il y a désormais une vie dans nos villes après 22 heures. Le marché a colonisé la nuit et dans les grandes villes la nuit se réduit généralement à trois petites heures de moindre activité…

Il y a quelques années, j’avais observé la transformation des cartes postales, la majorité montrent désormais des images de nos villes la nuit. On est passé d’une lumière de sécurité à une lumière d’agrément et à un urbanisme de marketing. Les villes éclairent leurs bâtiments pour le plaisir des habitants mais aussi pour clignoter sur la carte du monde. Si l’on veut attirer des étudiants, des chercheurs, des hommes d’affaires, les infrastructures de jour ne suffisent pas. Il faut un cadre nocturne agréable, des activités.

La nuit n’est pas la même pour tous…

Les nuits sont plurielles. Conséquence de cette conquête de la nuit: les conflits se multiplient entre la ville qui dort et la ville qui s’amuse, à l’image des nuisances sonores ou des problèmes de pollution lumineuse. La lumière révèle et renforce les inégalités dans la ville. On éclaire les centres-villes, les bâtiments anciens, rarement les cités périphériques où la nuit est plus sombre. On n’est pas vraiment libre dans la nuit car, comme des papillons, nous sommes attirés par la lumière des quelques oasis d’activités. Cette façon dont on met en lumière une ville révèle des cultures. Les enseignes lumineuses multicolores privées des villes asiatiques contrastent avec la lumière jaune des mises en lumière patrimoniales d’Occident qui valorisent la «ville musée». Autre inégalité à supprimer: la nuit reste très masculine et peu accessible aux femmes. Enfin, de plus en plus de services de jour sont arrivés dans la nuit, contribuant à sa banalisation. Conséquence de cette colonisation progressive, nous nous couchons plus tard et dormons moins que nos parents. Désormais, en Europe près de 18% des salariés travaillent de nuit. La finance, l’économie et l’information sont en activité 24 heures sur 24. En observant la nuit, on comprend bien que la mondialisation est un phénomène spatial mais aussi temporel. Plus on est dans une ville internationale, plus il existe de quartiers ouverts en continu.

Cette ville active 24 heures sur 24 ne va pas de soi

Bien sûr. En autorisant le travail de nuit, l’ouverture des commerces et en développant l’éclairage, les pouvoirs publics ont favorisé cette conquête. Mais les villes éveillées ont un coût économique, social, environnemental et humain, et cela pose énormément de questions en termes de développement durable. Les usagers de la nuit s’attendent désormais à un niveau de services élevé, des transports publics, de la sécurité, mais je dois faire travailler les autres pour profiter de ma nuit. Or celles et ceux qui travaillent la nuit ont souvent des problèmes de santé et en moyenne une espérance de vie réduite de cinq ans. On a besoin d’un vrai débat public sur les nuits que l’on souhaite.

En son absence ce sont les plus faibles qui en paient le prix. Il faudrait que les gens de la nuit qui ne participent pas à une démocratie diurne puissent avoir leurs élus. Signe d’ouverture, il existe désormais des «maires de la nuit» dans plus de 45 villes dans le monde, qui accordent une attention particulière aux problèmes de la nuit – la coexistence de différents milieux, la gestion des conflits autour de la pollution lumineuse, les horaires d’ouverture. A Genève, suite aux Etats généraux et à un travail de diagnostic (traversées, débats…), il existe un Grand Conseil de la Nuit qui travaille de manière collaborative et horizontale en termes de politiques publiques.

Que penser du mouvement des «Dark Skies», va-t-il durer?

Je pense que les endroits qui s’éteignent vont se développer. Ce mouvement est un symbole de la résistance qui s’organise progressivement face aux excès de la lumière. Il dépasse cette seule question pour englober une réflexion sur la nuit, le temps, la ville et nos modes de vie soutenables ou pas, comme l’exprime bien la définition officielle des «réserves internationales de ciel étoilé» donnée par l’International Dark-Sky Association: «espace public ou privé de grande étendue jouissant d’un ciel étoilé d’une qualité exceptionnelle et qui fait l’objet d’une protection à des fins scientifiques, éducatives, culturelles ou dans un but de préservation de la nature».

La nuit qui disparaît est un symbole aussi fort que la banquise qui fond. La chouette vaut bien l’ours blanc. L’avenir de ces biens communs nous concerne. L’homme est un animal diurne et les chronobiologistes nous rappellent que sans rythme, il n’y a pas de vie. Ces territoires pionniers qui décident d’éteindre la lumière se multiplient. La nuit est un monument naturel, un patrimoine dont il faut prendre soin. Le mouvement a commencé aux Etats-Unis autour des observatoires où le halo lumineux des villes gênait la vision nocturne pour s’étendre à d’autres acteurs, thématiques et territoires. Les parcs naturels sont bien placés parce qu’ils sont déjà des endroits de retrait protégés. Ces espaces sombres sont des refuges où l’on peut retrouver de vraies nuits et les rythmes d’avant. Ce sont des exemples à étudier notamment sur les impacts de la lumière sur la faune et la flore. A partir de ces territoires on peut ouvrir un plus large débat sur les rythmes et la qualité de vie. Le mouvement s’inscrit dans une réflexion plus générale sur la lenteur (slow food), la recherche du bon rythme et de la maîtrise du temps. Partout les premières chartes qui s’élaborent, les candidatures qui se multiplient obligent au partenariat, à la transversalité et participent à l’émergence de dynamiques de développement territorial.

L’enjeu est également économique, puisque dans certains villages qui éteignent leurs lumières la nuit, l’existence d’une «vraie nuit» est déjà devenue un argument touristique. Signe des temps: il existe désormais des «labels de nuit» comme il existe des labels «villages fleuris». Dans les «réserves de nuit» comme dans les villes écrasées par les Lux il s’agit désormais de nous demander si le jeu en vaut la chandelle. Il faut adopter une «pensée nuitale», oublier les réponses binaires du jour, penser le rythme et les médiations en se demandant «jusqu’où ne pas». Sans lumière, pas de ville la nuit, mais trop de lumière tue la nuit. Depuis toujours la nuit est un espace de création et de résistance, un temps où l’on peut dire stop et réinventer des lendemains qui chantent. La nuit a décidément beaucoup de choses à dire au jour.


Les derniers livres de Luc Gwiazdzinski: La nuit, dernière frontière de la ville, Rhuthmos, 2016; La ville 24 heures sur 24, Rhuthmos, 2016; La nuit en question(s), Hermann, 2017.

Il existe encore un vrai veilleur de nuit en France, à Turckheim, en Alsace, qui chante: «Han sori zu Fir und Liacht» («Prenez soin de l’âtre et de la chandelle»).

L’éclairage planétaire s’est accru, tant en quantité qu’en intensité, d’environ 2% par an de 2012 à 2016.

Luc Gwiazdzinski ne l’explique pas, mais signale que le mot nuit dans plusieurs langues est composé d’un n comme non, et de «huit», en français nuit, en allemand nein et acht pour Nacht, en anglais no et eight pour night, en italien n et otto pour Nnotte…

Meurt-on plus la nuit que le jour à l’hôpital? C’est ce que suggère l’expression «il ne va pas passer la nuit», sur laquelle Luc Gwiazdzinski a travaillé. C’est en fait le changement des équipes d’infirmières qui s’accompagne d’une hausse relative des décès au tout petit matin, comme si les grands malades abandonnaient la partie.

Publicité