agressions au couteau

Des nuits hantées par les lames

Le port du couteau se généralise chez les jeunes. Les urgentistes attestent une augmentation des admissions pour blessures à l’arme blanche. Paroles d’experts

Le débat fait rage en Grande-Bretagne. L’arme blanche blesse, tue, toujours plus. Et depuis les 20 000 agressions enregistrées en 2008, impliquant souvent des mineurs, le pays a déclaré une véritable guerre au couteau. Et ne cesse de durcir sa législation. Et en Suisse? La situation est moins exacerbée. Mais pas une semaine se passe sans un fait divers impliquant une arme blanche. Vendredi soir, en pleine rue de Carouge (GE), c’est un adolescent de 16 ans qui a été grièvement blessé – il a eu un poumon perforé –, alors qu’il tentait de récupérer son scooter. Il n’a pu quitter les soins intensifs que mercredi, une cicatrice de sept centimètres sur la gorge. Sur le terrain, les personnes confrontées au phénomène s’inquiètent.

Les urgentistes, d’abord. François Sarasin, médecin-chef du service des urgences aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), est très clair: «Alors que dans les années 2000, on relevait environ une à deux admissions pour plaies par arme blanche par mois au maximum, on note actuellement un à deux cas par semaine.» L’augmentation s’est faite progressivement, dit-il. «Mais elle est plus nette depuis trois ou quatre ans.»

Son homologue au CHUV parle même d’augmentation «majeure». «Il y a de manière subjective mais évidente une augmentation majeure du nombre de blessures au couteau ou apparenté (cutter, tessons, etc.) au cours des dix à quinze dernières années», souligne Bertrand Yersin. Il rappelle toutefois ne pas disposer de données chiffrées précises, la statistique hospitalière n’enregistrant pas la cause des blessures. Mais une étude qu’il a réalisée, avec trois collègues, sur les admissions pour blessures au couteau aux urgences du CHUV entre 2005 et 2007 permet d’y voir plus clair.

Durant ces 23 mois, 80 blessés par arme blanche ont été admis sur 37 429 patients au total, soit 0,2% des cas. Dix ont eu besoin d’une intervention chirurgicale. Les blessés sont souvent des jeunes, alcoolisés dans plus de la moitié des cas, et la majorité des plaies, occasionnées plutôt la nuit et durant les week-ends, ne s’avèrent généralement pas vitales. «Je travaille depuis dix ans au bloc opératoire et les cas sont plus nombreux, surtout en fin de semaine», confirme une infirmière anesthésiste du CHUV, inquiète de la montée de ce type de violence. Un de ses collègues a lui-même été attaqué au couteau (lire ci-dessous).

Entre 400 et 500 lésions corporelles à l’arme blanche sont enregistrées en Suisse chaque année, des chiffres restés relativement stables depuis les années 1990. Le criminologue Martin Killias rappelle que la part des blessures au couteau avait baissé avec l’entrée en vigueur de la loi sur les armes en 1999. «Mais les résultats du sondage national de victimisation 2011, que j’ai mené, attestent une augmentation générale de la violence. Les blessures au couteau suivent cette tendance.»

D’après la statistique policière de la criminalité 2010, 18,7% des lésions corporelles graves se font au couteau. Les armes coupantes ou tranchantes ont par ailleurs été utilisées dans 49,2% des homicides ou tentatives d’homicides (118 cas en 2010 contre 107 en 2009), contre 16,7% pour les armes à feu.

Une plongée dans les statistiques policières des cantons de Genève et de Vaud montre que les agressions et lésions corporelles au couteau varient d’une année à l’autre, mais sans vraiment suivre de tendance précise. A Genève, il y a par exemple eu 20 agressions avec armes tranchantes et pointues en 2007, 15 en 2008, 19 en 2009, 27 en 2010 et 12 jusqu’à fin octobre 2011.

«La recrudescence des couteaux n’est pas forcément flagrante au niveau des chiffres mais plutôt dans les contrôles de police. Les policiers sont de plus en plus confrontés à des personnes portant un couteau dans la poche», relève Patrick Puhl, porte-parole de la police cantonale genevoise. Il ajoute que les policiers travaillent avec des gilets pare-balles et pare-couteau «et, suivant les interventions, ils peuvent également porter des gants anti-couteau».

Si les meurtres, rixes, vengeances et rackets à l’arme blanche font régulièrement les gros titres des journaux, le port plus fréquent du couteau chez les jeunes reste le phénomène qui contribue à répandre un sentiment d’insécurité.

«Avant, un jeune prenait son déodorant et son téléphone pour sortir, maintenant un couteau fait aussi partie de sa panoplie», souligne Yvan Perrin, vice-président de l’UDC, qui vit ses derniers jours d’inspecteur de police à Neuchâtel. «C’est préoccupant. Ces jeunes le prennent surtout pour se protéger. Mais un couteau peut être rapidement brandi, et la moindre lame, même celle d’un banal couteau à steak, peut s’avérer mortelle. La désinvolture avec laquelle la justice traite ce phénomène est inacceptable. Nous devons donner un message fort à la société!»

De l’avis d’Yvan Perrin, les policiers devraient pouvoir, lors de contrôles, séquestrer les couteaux, grâce à une base légale adéquate. Et au moins amender leur propriétaire. «Ne rien faire est la pire des choses face à la banalisation du phénomène.» Sa collègue au parlement fédéral, Andrea Geissbühler (UDC/BE), également policière, plaide carrément pour une interdiction généralisée des couteaux sur la voie publique. Une idée que soutient par exemple la conseillère nationale socialiste zurichoise Chantal Galladé. Josef Zisyadis (POP/VD) a de son côté déjà déposé une motion, pas encore traitée au parlement, qui demande que les simples couteaux de cuisine soient considérés comme des armes. Car dans les faits, les couteaux de ­poche ne sont pas interdits. Certains poignards non plus (lire ci-dessous).

Olivier Guéniat, commandant de la police cantonale du Jura, qui enseigne aussi la criminologie à l’Université de Lausanne, ne nie pas que les jeunes qui se promènent avec un couteau sur eux sont «beaucoup plus nombreux que dans les années 1980». Mais il relativise le phénomène. «Si on observe les chiffres nationaux, les agressions au couteau sont au même niveau qu’il y a vingt ans. A mon avis, il n’est pas nécessaire d’agir au niveau des bases légales, qui règlent l’essentiel», commente celui qui militait il y a quelques jours, dans sa chronique du Matin, en faveur de comparutions immédiates pour les flagrants délits.

L’an dernier, il a effectué un sondage auprès de 1575 jeunes de 15 à 16 ans à Neuchâtel. 86,3% assurent n’avoir jamais porté sur eux une matraque, une chaîne ou un couteau.

Mais, fait loin d’être anodin, ils sont aussi 80,7% à déclarer «avoir des amis qui ont frappé ou blessé quelqu’un avec un bâton, un couteau ou une autre arme de ce type».

En 2010, les armes tranchantes ont été utilisées dans 49,2% des homicides ou tentatives d’homicides

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