La manifestation sauvage du 19 décembre dernier, qui avait vu des casseurs s’en donner à cœur joie dans les rues de Genève, fait encore des vagues. Trois semaines après la présentation de rapports critiques sur le manque d’anticipation de la police genevoise, le Département de la sécurité a décidé de suspendre provisoirement le numéro deux de la police, Christian Cudré-Mauroux, a révélé vendredi la Tribune de Genève.

«Nanti d’un rapport subséquent de la cheffe de la police remis le samedi 30 janvier 2016», le conseiller d’Etat en charge, Pierre Maudet, «a décidé, lundi 1er février, d’ouvrir une enquête administrative à l’encontre du chef des opérations de la police cantonale genevoise», confirme le département dans un communiqué diffusé vendredi.

Les dégâts et déprédations causés par une quarantaine de casseurs – défigurant notamment le Grand-Théâtre – avaient entraîné de nombreuses interrogations sur l’action de la police. Sur la base de deux rapports rendus par ses services au début de l’année, Pierre Maudet s’était livré à un exercice d’équilibriste le 11 janvier dernier, expliquant en substance que ses troupes n’avaient pas failli à leur mission mais que la gestion de l’événement avait été insatisfaisante. Ce qui devait, selon lui, appeler «des conséquences opérationnelles».

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«Je ne cherche pas de coupables, avait-il expliqué. Il ne s’agit pas d’exiger des têtes mais de comprendre ce qui s’est passé et de laisser le temps à la police de prendre des mesures.» Trois semaines plus tard, une tête – et pas des moindres – est pourtant tombée.

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Des informations retenues?

Comment l’expliquer? Selon nos informations, quatre jours avant les événements, Christian Cudré-Mauroux avait été informé des risques de débordements que posait la manifestation. Adressée au chef des opérations, une note des renseignements de la police - dont les membres de la commission de contrôle de gestion du Grand conseil ont pris connaissance ce lundi - l'avertissait sur la nature et les intentions des protagonistes de la «fête sauvage» à venir. Un défilé de 400 à 800 personnes attendu au centre-ville, le Grand-Théâtre visé, l'usage «très probable» d'engins pyrotechniques, des auteurs «masqués et cagoulés» et des tags sur les bâtiments, vitrines et commerce de la ville: la note était pour le moins complète, confirment au Temps plusieurs élus.

Mais ces éléments n’auraient pas été portés à la connaissance de la cheffe de la police, Monica Bonfanti. Ni en amont de la manifestation, ni au moment de la rédaction des premiers rapports. Ce n’est qu’au cours d'investigations supplémentaires menées ultérieurement que ces éléments seraient apparus, conduisant à la suspension de Christian Cudré-Mauroux.

L’enquête administrative ouverte lundi devra notamment déterminer quelle évaluation celui-ci a fait des informations qu’il avait en sa possession avant la manifestation et pourquoi celles-ci ne sont pas apparues dans le cadre de la préparation des premiers rapports. «J'ai de la peine à comprendre comment un homme qui avait l'habitude de gérer des manifestations de plus grande ampleur n'a pas décidé déployé un plus dispositif plus adéquat», s'étonne le député socialiste Alberto Velasco. Contacté, Christian Cudré-Mauroux n'a pas retourné nos appels.

La commission de contrôle de gestion s’est déjà saisie du dossier deux jours après la manifestation du 19 décembre. A ce jour, elle a procédé à l’audition du conseiller d’Etat Pierre Maudet et de la cheffe de la police, Monica Bonfanti. Sa présidente, la député verte Sophie Forster Carbonnier, précise que la commission n’entend pas interférer avec l’enquête administrative en cours: «Nous avons décidé d’explorer d’autres pistes, comme la manière dont les autorités ont communiqué avec les commerçants, par exemple.»

A ce stade, l’élue ne tient ni à commenter la décision du Département, ni à s’exprimer sur un éventuel rôle de «fusible» qu’aurait joué Christian Cudré-Mauroux. «En l’absence des conclusions de l’enquête administrative, il serait présomptueux de tirer des conclusions», estime-t-elle.

La suspension de Christian Cudré-Mauroux est un coup dur, au moment de la mise en œuvre de la nouvelle loi sur la police (Lpol). Chef des opérations, Christian Cudré-Mauroux occupe en effet un poste clé dans la nouvelle organisation de la police, dont la Lpol doit être la dernière étape.

Actuellement chef du centre des opérations et de planification, Jean-Marie Stutzmann assurera l’intérim pendant la durée de l’enquête administrative.

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