Voici une procédure fort dépaysante pour la Chambre civile du Tribunal d’arrondissement de La Côte. Une femme d’affaires française, décrite comme «l’amie mystérieuse d’Alexandre Benalla» et comme «l’intermédiaire influente» dont le nom apparaît dans moult scandales politico-financiers de l’Hexagone, a choisi Nyon pour attaquer le magazine L’Obs en faisant valoir une atteinte illicite à sa personnalité.

Une audience s’est tenue ce mardi afin de passer en revue la liste des 18 témoins (forcément célèbres) dont l’audition est réclamée par les journalistes dans l’idée de démontrer le sérieux de leur enquête et l’intérêt public qui l’a motivée. La partie demanderesse dénonce de son côté une manœuvre dilatoire visant à inonder le tribunal de détails inutiles. Ambiance.

Les reproches

La conciliation entre les parties ayant échoué, ce litige a été évoqué pour la première fois en audience publique. La femme d’affaires, représentée par Mes Camille Haab et Marc Bonnant (absent ce jour), a bien tenté d’obtenir un huis clos pour éloigner les curieux. Sans succès. La présidente a rappelé que «la publicité des débats est un principe fondamental», a considéré que la nature de ce procès ne justifie pas un huis clos et a refusé de donner des injonctions à la presse, qui dispose de règles.

Retour donc à l’objet de cette querelle. La consultante, établie à Coppet, spécialisée dans l’immobilier et la gestion des déchets, réclame la suppression sur internet (seulement en Suisse?) de deux articles publiés fin 2019, une réparation du tort moral à hauteur de 10 000 francs et la publication de larges extraits du jugement si d’aventure celui-ci lui donne raison. En substance, la demanderesse estime que le magazine a dressé d’elle, sur cinq pages et avec des photos volées, un portrait caricatural tendant à la dépeindre comme une personne méprisable tout en la sortant brutalement d’un anonymat (relatif dans son pays d’origine) essentiel à son activité professionnelle et à sa tranquillité.

Elle reproche encore aux auteurs d’avoir indiqué son adresse privée à Paris (là où Alexandre Benalla s’était réfugié avec sa famille pour échapper à la presse), suggéré qu’elle connaissait les secrets du coffre-fort emporté en pleine tempête politico-médiatique par l’ancien Monsieur Sécurité d’Emmanuel Macron, expliqué qu’elle était une habituée des milieux de la Françafrique et des cercles sarkozystes, rappelé une ancienne condamnation liée à l’obtention d’un marché de ramassage de poubelles dans la capitale, évoqué des liens supposés avec la scientologie, extrapolé une amitié avec un oligarque immanquablement louche et bien d’autres choses encore. Des allégations fausses, exagérées ou indiscrètes, soutient-elle.

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Un choix singulier

De son côté, L’Obs maintient que tout est vrai. Le magazine estime aussi que cette dame est une personnalité publique (elle avait été adjointe au maire de Nîmes il y a fort longtemps et vice-présidente de la campagne de Jacques Chirac en 1988), ou à tout le moins d’intérêt public, qu’elle a fait le choix de l’obstruction pour ne pas répondre aux questions, qu’il était légitime d’enquêter sur les soutiens d’Alexandre Benalla dont l’affaire (il était notamment apparu avec un casque des forces de l'ordre lors d'une manifestation émaillée de violences) rencontrait alors un écho considérable.

Selon L’Obs, cette procédure vise uniquement à mettre sous pression les journalistes et leur faire passer l’envie d’écrire autre chose que des commentaires dithyrambiques sur la demanderesse, démarche qui ne mérite aucune protection. D’ailleurs, pourquoi diable attaquer ces articles à Nyon et non pas à Paris? Les défendeurs, représentés par Me Nicolas Capt, n’ont pas contesté le for (la femme d’affaires ayant son domicile en Suisse, le magazine étant distribué ici et les conclusions de sa requête étant susceptibles de produire un résultat sur place), mais ils n’en pensent pas moins.

Pour l’avocat de L’Obs, ce choix stratégique singulier s’explique sans doute par la volonté de s’affranchir des juridictions françaises, juridictions pourtant «naturelles» de ce litige puisqu’il s’agit d’apprécier les bornes de la liberté d’information d’un média français sur une affaire d’Etat et à l’égard d’une ressortissante française agissant pour l’essentiel depuis ou vers la France. Tout cela dans l’espoir de bénéficier d’un droit plus favorable ou de susciter davantage de compréhension de ce côté de la frontière? L’avenir dira si c’était un bon calcul.

Gotha parisien

En attendant, et afin de convaincre le tribunal de la pertinence et de la justesse des articles controversés, les défendeurs (la société éditrice Le Nouvel Observateur du Monde et les deux journalistes) demandent la production de moult documents et l’audition de nombreux témoins. Et pas des moindres. Nicolas Sakozy et Dominique de Villepin, qu’on ne présente plus. Alexandre Benalla, au cœur de cette histoire. Alexandre Djouhri, l’homme de toutes les affaires. L’eurodéputé du Rassemblement national Thierry Mariani, dont la demanderesse admet qu’il est un proche (mais pas une relation business). Ou encore Gérard Depardieu, qui a tenu ou devait jouer le rôle principal dans des films en partie financés par cette même dame. Un témoignage dont la présidente se demande d’ailleurs s’il est vraiment nécessaire.

De son côté, Me Haab estime que tout cela est bien inutile et ne vise qu’à rallonger la procédure, voire à noyer le poisson. La Chambre civile statuera sur l’opportunité de ces requêtes dans son ordonnance de preuves. En attendant, ceux qui espéraient voir le gotha de la République succéder aux zadistes du Mormont dans les couloirs du Tribunal d’arrondissement de La Côte peuvent déchanter. La présidente a déjà annoncé que les questions seront posées aux témoins par voie de commission rogatoire. Pour le spectacle, il faudra repasser. Même si on peut toujours compter sur Marc Bonnant pour insuffler une dose de théâtralité.