Avec ses tables sans âge et son bar champêtre, l'endroit ne paie pas de mine. Pourtant, les 469 habitants de La Côte-aux-Fées, à l'extrême ouest du Val-de-Travers, ne s'en passeraient pour rien au monde. Rouvert à la mi-mai après plus d'une année de fermeture, l'hôtel-restaurant de la Poste est à nouveau le cœur de la vie sociale du village. «C'est redevenu le lieu de rencontre incontournable, se réjouit Manuel Barea, le patron. Les gens viennent tôt le matin pour un café, à l'heure de l'apéro ou pour manger.»

Avec sa femme Corinne et ses deux enfants, Manuel est arrivé un peu par hasard à La Côte-aux-Fées. Après «une magnifique expérience» dans le petit village d'Eylie, dans les Pyrénées, la famille était revenue en Suisse pour reprendre le restaurant du Raisin, à Peney-Vuiteboeuf (VD). «Nous ne nous sommes pas vraiment plus, raconte Manuel. L'esprit montagnard nous a très vite manqué. Nous l'avons retrouvé ici, à 1000 mètres d'altitude. Il y a une proximité et une solidarité que l'on ne ressent pas en bas. La preuve: les gens ne nous connaissaient ni d'Eve ni d'Adam. Ils nous ont très vite adoptés.»

Une assiette et c'est tout

Cet après-midi-là, une dizaine de personnes occupent les tables du café et de la terrasse. Parmi elles, Katia, qui réside au home «Le Foyer du bonheur». En chaise roulante, elle est accompagnée par une amie. «L'arrivée des Barea constitue une bouffée d'air frais pour le village, souligne-t-elle. Avant, pour boire un verre, il fallait aller jusqu'à La Vraconne, à 4 kilomètres d'ici. Quand on n'a pas de moyen de transport, ce n'est pas évident. En plus les patrons sont sympas et la cuisine est très bonne. Ce qui ne gâche vraiment rien.»

La cuisine, justement, c'est l'affaire de Manuel. Il reconnaît qu'il a dû procéder «à quelques ajustements» sur sa carte afin de séduire sa nouvelle clientèle. «J'étais parti sur du semi-gastronomique abordable avec mise en bouche, entrée, plat et dessert, confie le maître queux d'origine espagnole et devenu Vaudois par mariage. J'ai très vite arrêté. Ici, les gens mangent une assiette et c'est tout. Je me suis adapté à la demande. Je leur sers surtout des steaks-frites et des fondues. Toujours avec des produits frais de la région. Et ça marche très fort.»

Ceux du bas

Dans le petit village «où on ne passe jamais par hasard», Manuel sait qu'il peut difficilement compter sur une avalanche de clients venus d'ailleurs. D'où un objectif pour les mois à venir: attirer les employés de la manufacture ValFleurier, anciennement Piaget, située à l'entrée du village. «Le problème, c'est qu'ils ont une cantine qui leur propose une assiette du jour pour 9 francs, indique-t-il en remplissant des bières pressions. Je ne peux pas m'aligner. Pour les inciter à venir, je propose des salades spéciales à 10 francs. Les femmes, en particulier, devraient être intéressées. Les fumeurs aussi. Ici, on ose encore...»

Walter, qui habite «en bas», à Fleurier, s'est installé au bar. C'est sa première visite. Il est venu voir à quoi ressemblent les nouveaux patrons. La discussion démarre aussi sec. «Quand je venais en cours de répétition à La Côte-aux-Fées, dans les années 1980, il y avait encore deux restaurants, se souvient le nouveau venu. Avec les militaires, ils faisaient un chiffre du tonnerre. Tout fout le camp... Mais c'est bien que vous soyez là. Dans un village, un bistrot, c'est aussi important que l'église.» Derrière sa caisse, Manuel approuve. Il boit du petit-lait.

Avant de prendre congé, Walter évalue le degré d'intégration de ses interlocuteurs. «Vous avez sûrement déjà vu notre conseiller national. Mais oui, vous savez, Francis Perrin (ndlr: il voulait dire Yvan). Il habite ici. Il est flic. Il est du genre à se regarder marcher. Ça vous dit rien?» Prudents, les tenanciers de la Poste ne pipent pas mot. Après avoir échangé un regard entendu, ils saluent cordialement: «Merci d'être venu.» Walter sourit. Il reviendra. Il n'est pas le seul.